La vie de Jean de Montagu (11) La réhabilitation

Chronique du Vieux Marcoussy ----------------------------- ---- _--------------------------- Novembre 2009

Dosseret du tombeau de Jean de Montagu au couvent des Célestins de Marcoussis (dessin, Coll. Gaignières, BnF, Paris). Outre l'épitaphe, on retrouve la devise Ilpadelt , les feuilles de courges entrelacées et les armes de Montagu, Montagu-La Grange et Montagu-Albret.

JP. Dagnot

C. Julien

 

 

 

  Après la condamnation, la mort et les confiscations des biens de Jean de Montagu, cette chronique évoque la réhabilitation du grand maître, son enterrement et la réintégration des terre et seigneurie dans le patrimoine familial. Dans sa Chronique sur le duc Philippe, le sire Chastellain fait mémoire de quelques malheureux nobles du XVe siècle dont «  Montagu, grand maistre d'ostel de France, lequel je congneu, par ce que pendu l'achoisy par-dessous les aissielles sans teste amont, la teste sur ung fust. Dont luy, soy dolent de telle fin après tant de gloire obtenue, vint ramentevoir droit cy la perversité de sa fortune non jamais prédoubtée  » (1). Tous les évènements se situent à une époque de barbarie absolue, produit de la haine sans bornes du duc de Bourgogne assoiffé de pouvoir et de sang.

 

 

Les tentatives de réhabilitation

Montrelet nous livre les actions de Gérard de Montagu, frère du Grand maître, resté à Paris. «  Et lors, l'évesque de Paris demanda et requist ausdiz seigneurs que par miséricorde en lui laissast oster le corps de son frère du gibet, suppliant et priant piteusement qu'il le peust ensevelir et enterrer. Mais ceste prière et supplicacion ne lui fut point accordée par lesdiz princes. Lequel évesque, oiant ladicte response, se rempli de grande vergongne pour la honteuse mort de son frère et pour la fuite de son autre frère arcevesque de Sens, assez tost après se parti de son siège épiscopal, avecques lui sa belle seur, femme d'icellui Montagu, et aucuns de ses enfans  ».

Peu de temps après les confiscations, on voit Jacqueline de La Grange, veuve de Jean de Montagu, plaider contre le duc de Bavière, qui avait été gratifié de la terre de Marcoussis, pour obtenir la jouissance du château de Marcoussis et de 1.000 livres de rente à titre de douaire ; le duc se défendit en alléguant qu'au moment de son mariage Jean de Montagu ne possédait rien à Marcoussis et que, d'ailleurs, Jacqueline était bien pourvue de joyaux, linge, vaisselle et autres biens que la reine lui avait rendus.

Tant que dura la guerre des Armagnacs et des Bourguignons, et que Paris fut occupé par les partisans de Jean sans Peur, Charles VI attendit patiemment. En vain Charles d'Orléans, sur la sollicitation de la famille de Montagu, écrivit au roi le 14 juillet 1411, pendant qu'il faisait le siége de Paris, une lettre justificative du grand maître. Il était impossible de rien tenter pour la réhabilitation de Jean de Montagu, tant que les Cabochiens disposaient de tout dans Paris.

La guerre civile durait depuis deux ans dans toute son horreur; et cependant les Anglais, profitant de ces dissensions, menaçaient la France d'une descente prochaine. Le duc de Bourgogne, voulant terminer la guerre civile avant de marcher contre les étrangers, vint mettre le siège devant Bourges, où était renfermé le duc de Berry avec les principaux chefs Armagnacs. Français contre Français, presque tous parents et amis, il était bien difficile qu'on n'en vînt pas à un accommodement.

Le dauphin Louis se trouvait dans l'armée de Jean sans Peur, qu'il était censé commander: quoique gendre du duc de Bourgogne, il penchait en secret pour le duc d'Orléans, qui avait, comme lui, le goût des fêtes et des plaisirs. Aussi se laissa-t-il facilement toucher par les raisons de quelques seigneurs de la faction des Armagnacs, qui le suppliaient de ménager la paix, et força-t-il Jean sans Peur d'accéder aux conditions que proposait le duc de Berry. La paix projetée à Bourges fut définitivement conclue·et solennellement jurée à Auxerre, le 14 juillet 1412.

 

 

Les stratagèmes du duc

Toutes les vilénies du duc de Bourgogne avaient été produites au temps de la maladie du roi profitant des atermoiements du conseil de régence. Le 2 décembre 1409, le roi retourna en santé et, nous dit Monstrelet : «  ala de l'ostel de Saint-Pol, à cheval, ung haubert vestu soubz sa robe jus à l'église cathédrale de Nostre-Dame, où il fit son oraison ; et portoit derrière lui, ung de ses pages, ung moult belle archigaye [sorte d'arbalète]. Et quant il ot fait son oraison, il retourna en sondit hostel de Saint-Pol. Et lendemain, en sa propre personne tint conseil royal, où estoient présens le roy de Navarre, les ducs de Berry, de Bretaigne et de Bourbon...  ». À ce moment le duc de Bourgogne, étant dans la position du proscrit, envisagea plusieurs "coups politiques".

Sachant qu'il avait contre lui le parti orléaniste plus soudé que jamais, le duc envoya son beau-frère le comte de Hainaut. «  Ouquel temps, le duc Guillaume, conte de Haynau, ala devers la royne de France, à laquelle il estoit prouchain parent, et qui se tenoit à Meleun, et tant traicta avec elle, qu'elle fut assez contente dudit duc de Bourgongne, lequel elle n'avoit pas bien, paravant, en sa grâce ; et avoit, paravant, fort soustenu sa partie adverse, c'est assavoir la partie d'Orléans  ».

Quelques jours plus tard, un nouveau stratagème est mis en place. Le duc de Bourgogne, qui redoutait l'influence de la reine sur le dauphin, et qui ne voulait pas avoir pour ennemi l'héritier de la couronne, alla la voir à Melun au commencement de novembre, accompagné par le comte de Hainaut son beau-frère et cousin de la reine. Le duc de Bourgogne avait entrepris de faire épouser au frère de la reine, le duc Louis de Bavière, la fille du roi de Navarre, veuve du roi d'Aragon. En considération de ce mariage, un traité secret d'alliance et d'union intime fut signé à Melun le 11 novembre, entre la reine et le duc de Bavière d'une part, le roi de Navarre, le duc de Bourgogne et le comte de Hainaut de l'autre : ces deux derniers contractant encore au nom de leurs frères, le duc de Brabant et l'évêque de Liège. À ce propos Monstrelet et de nombreux d'historiens, après lui, ont prétendu que le duc fut effectivement marié à la fille du roi de Navarre. Cette assertion est fausse. Ce ne fut qu'une proposition qui n'aboutit jamais.

Laissons Monstrelet parler de cette affaire «  Loys de Bavière, frère de la royne de France, espousa en ces jours audit lieu de Meleun, la fille du roy de Navarre dont dessus est faicte mencion. Laquelle paravant avoit eu espouse le roy de Trinacle, ainsné filz du roy d'Arragon, lequel naguères avoit esté tué en bataille faicte entre lui d'une part, et le viconte de Narbonne d'autre part, avecques les Sardiniens. Et fut celle bataille faicte en l'isle de Sardaigne. Auxquelles nopces furent faictes moult solemnelles festes de plusieurs seigneurs, dames et damoiselles  ». L'éditeur de la Chronique d'Enguerran de Monstrelet, écrivit que Blanche, fille de Charles III le Noble, roi de Navarre Martin, avait effectivement épousée Martin, roi de Sicile, l'an 1402,. Mais Monstrelet se trompe sur le second mariage de cette princesse. Il fut contracté, non pas avec Louis de Bavière, mais avec Jean, fils de Ferdinand 1er, roi d'Aragon, et cela, non pas en 1409, mais en 1419. Quant à Louis de Bavière, il eut deux femmes : 1° Anne de Bourbon; 2° Catherine d'Alençon, veuve de Pierre de Navarre, comte de Mortain, qu'il épousa à l'hôtel Saint-Pol, le 1er octobre 1413.

Pour justifier son crime, le duc de Bourgogne accusa Montagu d'avoir causé «  des pilleries et larcins du trésor royal retrouvé à Marcoussy  ». Que Charles VI ait, oui ou non, ajouté foi à une pareille accusation, toujours est-il qu'il fut forcé de laisser impuni le meurtre de son favori. Et pour montrer le bien-fondé de ses paroles, Jean sans Peur organisa un grand banquet «  il célébra moult solemnellement la feste de la nativité Nostre Seigneur » en exhibant «  grant nombre de vaisseaulx d'or et d'argent  ». Le duc avait convoqué tous les vassaux du roi «  au nombre de dix huit cens chevaliers ou plus, sans les escuiers  ». Tous ces trésors avaient été pris à Marcoussis où «  ilz avoient esté engaigez pardevers Montagu  ». Monstrelet termine la narration de ce dîner en disant que «  plusieurs, tant nobles comme populaires de la ville de Paris, estoient bien joieux de les veoir, principalement pour l'amour du Roy et de sa très noble seigneurie  ».

 

 

Le climat de défiance

Toutes ces démarches furent vaines. Les Orléanistes continuaient à réclamer justice auprès du roi. Le 18 juillet 1411, le duc d'Orléans et ses frères envoyèrent une lettre de défiance au duc de Bourgogne (Monstrelet, ch. LXXI). Ce n'est plus une déclaration de guerre, c'est une condamnation à mort. Jean sans Peur sera assassiné le 10 septembre 1419 à Montereau-Fault-Yonne par les Armagnacs. « Charles, duc d'Orléans et de Valois, conte de Blois et de Beaumont, seigneur de Coucy, Phelippe, conte de Vertus et Jehan, conte d'Angoulesme, à toy Jehan qui te dis duc de Bourgoingne. Pour le très horrible meurtre par toy fait en grande trahison, d'aguet appensé, par murdiers affectez, en la personne de nostre très redoubté seigneur et père, monseigneur Loys, duc d'Orléans, seul frère germain de monseigneur le Roy, nostre souverain seigneur et le tien, non obstant plusieurs sermens, aliances et compaignies d'armes que tu avoies à lui, et pour les grans trahisons, desloyaultez, deshonneurs et mauvaisetiez que tu as perpétré contre nostre dit souverain seigneur le Roy et contre nous en plusieurs manières, te faisons savoir que ceste heure en avant nous te nuirons de toute nostre puissance et par toutes les manières que nous pourrons… ». La réponse du 13 août n'est pas moins féroce où les qualificatifs de «… faulx, malvez et desloiaulz traitres … » de rebelles, désobéissants et félons. Mais le duc de Bourgogne tremble et demande le secours du duc de Bourbon. Le duc répondit qu'il restait du côté des Orléans, du côté vers lequel il avait toujours penché, et la mort funeste du grand-maître Jean de Montagu n'avait pas peu contribué à lui rendre le duc de Bourgogne haïssable.

Même, les actions de Jean sans Peur furent contreproductives puisque le jeudi 31 août 1413, les adversaires du duc, parmi lesquels les frères Montagu, l'archevêque de Sens et l'évêque de Paris, entrèrent dans la capitale et «  firent tenir au roy lit de justice, mardi 5e de septembre ensuivant et pristrent tel apointement comme il voulurent  ». Une assemblée fut réunie à l'hôtel Saint-Paul où l'archevêsque de Sens, Montagu, chargé de prononcer la délibération unanime, déclara «  que le roi pouvoit et devoit faire la guerre au duc de Bourgogne, jusqu'à ce que lui et ses partisans fussent du tout détruits et deshérités, ou au moins humiliés  ».

 

 

La réhabilitation de Montagu

Après la paix d'Auxerre, le roi revint à Paris, et le duc de Guyenne, dauphin de Viennois, son fils aîné, accompagné du comte de Vertus, y arriva le lendemain, suivi des ducs de Bourgogne et de Bourbon. Charles VI fit de nouveau publier la paix que le parlement, qui y était intervenu par ses députés, avait déjà fait annoncer par les places de cette ville. Et le mardi 12 septembre 1412, on tint un grand conseil dans lequel, en présence du roi, assisté du comte de Vertus, des ducs de Bourgogne et de Bourbon, et de plusieurs autres princes et grands seigneurs, le duc de Guyenne, suivant l'ordre de Charles VI, déclara que la mort de Jean de Montagu lui avait fort déplu, et que ç'avait été un jugement trop soudain et trop précipité, dicté par la haine et non par la justice. Et après avoir remis Charles de Montagu en son office de premier chambellan près de lui et avoir déclaré les confiscations des biens et héritages de Montagu nulles et sans effet, le dauphin commanda qu'on allât au gibet dépendre le corps du grand maître, qu'on le réunit à son chef, et qu'on le baillât à ses amis pour le déposer en terre sainte.

En exécution de cet arrêt du grand conseil, prononcé avec tant d'éclat et sans le contredit des parties, le 28 septembre 1412, le prévôt de Paris (2), avec un prêtre vêtu d'aube, fanon, étole, et douze hommes ayant flambeaux et torches de cire allumées, se rendit aux halles de Paris. Et là, le bourreau Capeluche, montant sur une échelle, enleva la tête de la lance où elle était fichée. Elle fut mise dans un beau suaire que le prêtre tenait, et celui-ci, la prenant sur son épaule, la porta en compagnie des susdits dans l'hôtel du grand maître. Et pareillement, son corps fut ôté du gibet de Montfaucon par le bourreau, en présence du prévôt, et rapporté à Paris : lequel, joint avec la tête, et enclos dans un cercueil, fut conduit par les enfants et les amis du défunt dans l'église de Saint-Paul, sa paroisse, où on fit ses obsèques avec toute la magnificence possible, et de là dans le monastère de Marcoussis.

On ne sera pas fâché de lire ici le passage de Monstrelet qui se rapporte à cette circonstance : «  Et à ung certain jour de vespre [au soir], le prévost de Paris et son bourrel, acompaignez de douze hommes ou environ tenans torches alumées et portans une eschèle, avec ung prestre revestu d'une aube et paré de fanon et estole, vindrent ès halles. Et tantost, le bourrel par ladicte eschèle monta où ledit chef estoit, lequel il osta de la lance où il estoit fiché, et là fut mis en ung beau suaire que le prestre tenoit, lequel envelopé dedens par ledit prestre fut mis sur son espaule et de là porté par la compaignie dessus dicte, lesdiz flambeaux ardans, en l'ostel dudit feu Montagu grant maistre d'ostel dessus dit. Et pareillement fut son corps osté jus du gibet de Montfaulcon par ledit prévost et son bourrel, et fut rendu et porté à Paris, lequel fu joinct avecques le chef et enclos en ung sarcus et fut porté en la compaignie des enfans de lui et de ses amis, à grant compaignie et triumphe, à prestres chantans et grant luminaire, à Marcoussis, et là en l'église des Célestins, laquelle en son vivant avoit fait fonder et fait un couvent de religieux, moult honorablement fut enterré » (3).

 

Lettre patente de Charles VI du 7 avril 1414.

 

Dans son journal le Bourgeois de Paris écrit «  Item, le mardi XVIIe jour de septembre, jour sainct Cosme et sainct Damien, fut despendu par nuyt du gibet [de Paris Jehan] de Montaigu, jadis grant maistre d'ostel du roy, lequel avoit eu la teste couppée pour ses demerites, et fut porté à Marcoussis, aux célestins, lesquelz il avoit fondez en sa vie  ». Notons qu'Alexandre Tuetey, éditeur du fameux journal, mentionne un document des Archives nationales selon lequel «  les château et seigneurie de Marcoussis constituèrent le douaire de Catherine d'Alençon lors de son mariage avec le frère de la reine Isabeau  ».

Quant aux biens de Jean de Montagu, ils furent restitués à ses héritiers ; «  à mesure que les détenteurs moururent  » disent les historiens, ce qui n'est vérifié que pour Tournenfuye, en 1435, à la mort de la reine Isabeau. Marcoussis fut restitué en octobre 1417 quand le duc Louis retourna dans son duché. Mais le fief de Montagu ne rentra jamais dans la famille du grand maître. Les dames religieuses de Poissy, auxquelles il avait été donné, le 11 décembre 1409, par le duc de Guyenne, en considération de sa sœur Marie de France, le conservèrent jusqu'au dix-septième siècle, et alors il fut réuni à la couronne.

Plusieurs actes de 1413 montrent que Charles de Montagu a recouvré une partie des biens. Dans la lettre datée du 6 décembre 1413, Loys aisné filz du roy de France, duc de Guienne, daulphin de Viennois lequel reconnaît «  à bien amé et féal nostre chambellan Charles de Montagu seigneur dudit chastel du Boys Malleherbes avecques toutes ses déppendances et appartenances  », délaisse tous les biens meubles… Quelques jours plus tard, Charles de Montagu est qualifié «  seigneur de Marcoussis a fait foy et hommage … ».

Une lettre du roi Charles VI du 7 avril 1414, redonne les biens confisqués « de feu Jehan de Montagu et de Marcoussis, vidame de Laonnois, jadis grans maistre de mon hostel ». Le roi s'adresse à son «  très amé filleul Charles de Montagu son fils  » par cet acte déclare «  rendu et réformé chastel, terre et appartenances de Marcoussis … ». Dans une quittance donnée le 28 août 1415, adressé à messite Estienne de Manessart, secrétaire du roy et garde du trésor des chartes, Charles de Montagu est qualifié de «  Vidame de Laonnois, Seigneur de Marcoussis, du Bois-Malesherbes et de Tournenfuie, Chambellan de monseigneur le duc de Guienne  ».

 

 

Le tombeau de Jean de Montagu

La dépouille de Jean de Montagu fut enseveli en "terre chrétienne" à Marcoussis, et les pères Célestins lui élevèrent un tombeau fort considérable pour le temps, avec sa figure dessus, en relief, en habit de cavalier, ayant en tête cette épitaphe latine : «  Non vetuit servata fides regi patriæque, quin tandem injustæ traderet ipse neci  », et cette autre française : «  Pour ce qu'en pais tenois le sang de France, et soulageois le peuple de grevance, je souffris mort contre droit et justice et sans raison. Dieu si m'en soit propice  ».

Autour de la pierre qui couvre le tombeau, sur laquelle il est représenté couché, en relief avec sa cotte d'armes, et où les quatre aigles sont becqués et membrés , on lit encore : «  Cy gist noble et puissant seigneur monseigneur en son vivant chevalier, seigneur de Montagu et de Marcoussis, vidame de Laonnoys, conseiller du roy et grand maistre d'hostel de France, qui fonda et édifia ce présent monastère. Lequel, en haine des bons et loyaux services par lui fais au roy et au royaume, fut par les rebelles et ennemis du roy injustement mis à mort à Paris le dix-septième jour d'octobre, veille de Saint-Luc, l'an 1409. Priez Dieu pour luy  » (4).

Dans un traité de justice criminel de 1771, M . Jousse, conseiller au présidial d'Orléans a écrit «  Nous avons plusieurs exemples célèbres de révisions de procès, en conséquence desquelles les condamnés ont été absous, ou leur mémoire rétablie. En l'année 1409, Jean de Montagu, seigneur de Marcoussis, ayant eu la tête tranchée à Paris dans la Place-des -Halles, en conséquence d'un jugement ; sur la révision qui fut faite de son procès, il se trouva qu'il avoit été injustement condamné, fa mémoire fut rétablie, et la confiscation de ses biens déclarée nulle  ». L'auteur fait une erreur en citant le procès de Jean de Montagu, puisqu'il n'y eut pas de jugement, mais seulement une commission qui décida de la mort sans débat contradictoire. D'ailleurs les remarques faites par le roi François 1er, venu visiter le couvent des Célestins de Marcoussis, sont fort célèbres à ce propos.

On rapporte que François 1er, lisant cette épitaphe, et apprenant la manière dont était mort Jean de Montagu, dit, en le plaignant, que ç'avait été mal fait de faire mourir un si grand homme par justice. À quoi un religieux répondit fort a propos: «  Sire, il ne fut pas condamné par justice, mais par commissaires  ». Ces paroles tirent une telle impression sur le roi, qu'il jura, en mettant la main sur l'autel, de ne jamais permettre qu'on mit à mort quelqu'un par jugement émané d'une commission.

Au seizième siècle, on a ajouté cette autre épitaphe:


En obéissant à mon roy
Etant fidèle à ma patrie,
Je souffris mort et l'infamie,
Contre les ordres de la 1oy.
Bien que dans des employs j'aye paru fidèle,
Qu'au service du roy je me sois attaché,
Que du sang de ses princes j'aye empesché la perte
Et son peuple des guerres plusieurs fois délivré,
L'infamie n'a pas eu respect de ma teste,
Ou parfit mon procès contre droit et raison:
La justice envers moy fut aveugle et cruelle
En répandant mon sang pour une passion.

 

 

Le retour de Marcoussis aux hoirs Montagu

Ce fut au cours de l'année 1412 que le duc d'Aquitaine restitua à Charles de Montagu les biens qui avaient été confisqués trois ans plus tôt . «  Esquelz jours aussi, le duc d'Acquitaine remist et restitua en l'office de son chambellan, l'ainsné filz de feu Montagu jadis grant maistre d'ostel du Roy, et à la prière du duc d'Acquitaine lui furent rendues et restituées de par le Roy toutes ses terres et possessions qu'il avoit de son patrimoine héréditairement de par son père. Et avec ce, lui fut le chef de sondit père rendu, non obstans quelzconques confiscacions, et ainsi receut-il lors l'oirie paternelle de ses père et mère. Car c'estoit le vouloir du Roy  ».

La seigneurie de Marcoussis ne revint pas dans le patrimoine de Charles de Montagu. Le duc de Bavière garda la terre de Marcoussis jusqu'à son départ de France pour rejoindre son duché de Bavière. Notons ici, l'erreur commise en 1852 par Lucien Merlet dans sa bibliographie de Jean de Montagu «  Quant aux biens de Jean de Montagu, ils furent restitués à ses héritiers, à mesure que les détenteurs moururent. Ainsi, Marcoussis, en octobre 1417, à la mort de Louis de Bavière  ». Malte-Brun a repris sans vérifier sa source le texte de Lucien Merlet «  Le duc de Bavière resta en possession du domaine de Marcoussis jusqu'à sa mort, arrivée en 1417  ». Il fallait lire 1447 (cf. la chronique " Les erreurs historiques de Malte-Brun "). Il semble que cette erreur vienne, non d'une faute typographique mais de Simon de La Mothe qui écrivit «  Or, quoique la déclaration du Grand conseil de Sa Majesté portât que la confiscation des biens et terres de feu Montagu était nulle et qu'ils dussent être restitués aux héritiers, son fils toutefois ne peut se mettre en possession des terres et seigneuries de Marcoussis, de Tournenfuye et de Montagu pendant trois ou quatre ans qui restèrent de vie. La reine se maintient dans la jouissance de Tournenfuye jusqu'à sa mort qui arriva en 1435. Le duc Louis Guillaume de Bavière, son frère posséda Marcoussis jusqu'en l'année 1417 qu'il mourut sans enfants de son second mariage, pour lequel il lui était hipotéqué  ». Par contre, Pijart ne tombe pas dans ce piège puisqu'il dit «  son innocence estant reconnüe, sa mémoire fut restablie, ses biens restitués petit à petit, je crois à mesure que les détempteurs mouroient car Tournenfuy a demeuré à la Reyne jusqu'à sa mort, Marcoussis au duc de Bavière jusqu'en 1417  ».

Louis de Bavière vivait à la cour à Paris ou à Melun, il ne résida guère au château de Marcoussis. Cependant en 1410 la reine Isabeau y habita quelque temps. En 1412, Loys duc de Bavière, frère de la Royne de France, fut débouté de la ville de Paris (Monstrelet, ch. LXXXVIII). Il était soupçonné par les Parisiens «  d'avoir aucunement dit en secret au Roy et au duc d'Aquitaine aucunes paroles à la faveur des ducs de Berry et d'Orléans  ». Il s'en alla secrètement au chastel de Marcoussis que lui avait le duc de Guienne par lettres du 3 décembre 1409 en faisant charger «  un chariot de ses meilleurs bagues, avecques sa vaisselle et autres joyaulx  ». Le 1er octobre 1413, Louis de Bavière épouse en secondes noces Catherine d'Alençon, fille de Pierre II, comte d'Alençon. «  En après, en ces propres jours Loys, duc de Bavière, frère de la royne de France, espousa en l'ostel Saint-Pol la vesve de messire Pierre de Navarre, jadis comte de Mortaigne, et en ce mesme jour le Roy en sa personne jousta, et plusieurs autres de ses frères. Si y fut faicte très grant feste  » (Monstrelet, ch. CX).

Plus tard, vers la fin d'octobre 1413, la sage et bonne Yolande d'Aragon, reine de Sicile et duchesse d'Anjou, qui se rendait à Paris pour négocier le mariage de sa fille Marie avec Charles, comte de Ponthieu, depuis Charles VII, résida à Marcoussis avec ses enfants jusqu'au 21 décembre suivant, ce qui ferait supposer que par sa disposition intérieure et son aménagement, le château était en état de recevoir des hôtes d'une certaine importance. En 1415, le dauphin, Louis de Guyenne, voulant éloigner de la cour et de la société dangereuse de sa mère sa jeune femme, fille du duc de Bourgogne, la fait conduire à Marcoussis ; elle y resta jusqu'au mois d'avril 1416, époque à laquelle le duc de Guyenne, son époux, étant mort, et le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, son père, la réclamant, elle lui fut ramenée à Brie-Comte-Robert.

Ainsi, l'héritage de Montagu revint, à défaut de Charles, tué à la bataille d'Azincourt en 1415, à Bonne-Élisabeth, fille aînée du grand maître qui, après la mort de son premier mari, le comte de Roucy et de Braine, avait épousé Pierre de Bourbon, seigneur de Préaux et de Dangu en Normandie. Ce dernier, dont les biens patrimoniaux étaient alors entre les mains des Anglais, avait reçu du roi Charles VI de nouveaux apanages et, entre autres charges, celle de capitaine du château de Marcoussis , ce qui sans doute facilita son union avec l'héritière de Montagu. Après la disparition de Bonne-Élisabeth et son mari, la terre de Marcoussis revint à la seconde fille du grand maître, Jacqueline, veuve en premières noces du sire de Craon, qui, par son mariage avec Jean Malet, sire de Graville, grand panetier et fauconnier de France, porta le riche héritage de Montagu dans la maison normande de Graville qui possédera la seigneurie de Marcoussis pendant plus d'un siècle.

 

 

Pierre de Bourbon-Préaux, capitaine de Marcoussis

Pierre de Bourbon , second mari de Bonne-Elisabeth de Montagu en 1417, seigneur de Préaulx , avait été revêtu des pouvoirs les plus étendus pour la défense de Rouen contre les Anglais. Il était le fils de Jacques II de Bourbon-La Marche et de Marguerite de Préaux, chevalier et prince du sang, proche du roi son cousin. À partir de 1415, nous le trouvons à Rouen où plusieurs ordonnances furent prises pour forcer le clergé de contribuer aux frais de la défense de cette ville.

La lettre de Charles VI donnée à Mantes le 3 octobre 1415 précise que les seigneurs de Préaulx et de Basqueville et autres chambellans « Comme le dict seigneur, à la supplication des bourgoys et habitans de la dicte ville, déclara qu'il entendoit que les gens d'Eglise de la dicte ville paiassent l'assis à quoy ils avoient esté imposés pour employer à la deffense et fortiffication de la dicte ville ».

Une ordonnance donnée par le roi en son grand Conseil à Paris le 4 juin 1417 donne les pleins pouvoirs pour défendre sa bonne ville de Rouen «  Savoir faisons que nous ce considéré voulant obvier et pourveoir aux inconvenniens et dommages qui par deffaults de bonne provision pourroient advenir à nous, à nostre dicte ville, et généralement à tout nostre pais de Normendie, et confians à plain des sens, vaillances, loyautés et bonnes diligences de nostre très cher et féal cousin , le sire de Préaulx et de nos amés et féaux chevaliers , conseillers et chambellans les sires de la Faiette , de Gaules et de Crasmenil cappitaine de nostre dicte ville , iceux avons retenus, retenons et ordonnons servira la garde, tuition, deffense de nostre dicte ville de Rouen, de nos subgiés d'icelle et du pais d'environ, Sy donnons en mandement à nostre cousin le sire de Préaulx et aux dicts sires de la Faiette , de Gaules et de Crasmenil, que diligemment et hastement ils se transportent en nostre dicte ville de Rouen, et réaument et de fait mettent et facent mettre toutes les choses dessus dictes et chacune d'icelles au mieulx et plus profitablement qu'ils pourroient pour le bien de nostre dicte ville et du pais d'environ…  ».

Une autre ordonnance est donnée à Rouen le 27 juin l'an 1417. «  Pierre de Bourbon, seigneur de Préaulx, de Dangu et de Thury, cousin et conseiller de Monseigneur le Roy, et Guillaume seigneur de Crasmenil, chevalier, chambellan d'icelui seigneur et cappitaine de la ville de Rouen, commissaires d'icellui seigneur en cette partie, au premier sergent royal qui sur ce sera requis salut. Les bourgois, manans et habitans de la ville de Rouen nous ont exposé que pour la grande seureté et défense de la dicte ville leur a convenu et convient fortiffier et emparer icelle et faire grans garnisons de vivres et abillemens de guerre, et y ont grandement frayé et despendu et encore convient ce de jour en jour, et à ce ont contribué et aidié liberaument aucunes gens d'église de la dicte ville, si comme monseigneur l'archevêque de Rouen, les doyens et chappitre du dict lieu et autres qui y ont leur retrait et reffuge ou aucuns revenues et pocessions, et entre les autres gens d'église pour bonne et meure délibération de conseil aient esté assis et imposés par le bailly de Rouen à ce commis par le roy notre dict seigneur, les religieux, abbé et couvent de Sainct-Ouën du dict Rouen, lesquels et l'abbaie du dict lieu qui comprennent grant circuit et sont enclos dedans les murs et forteresse de la dicte ville et avec ce ont en icelle ville grans pocessions, rentes et revenus, à la somme de quatre cens escus ou deux cens escus et dix muys de blé et à mettre douze hommes au vuidage des fossés quand leur tour eschouiera, qui n'est pas grant charge pour eulx attendu ce que deu est et l'assiette qui faicte a esté sur les autres gens d'église qui ont esté assis et imposés à aidier et contribuer au fait dessus dict ; et combien qu'ils aient esté sommés et requis et faict commander par le roy notre dict seigneur de paier la somme à quoy eulx estoient imposés et assis comme dict est, néantmoins ils ont esté et sont reffusans etcontredisans de ce faire contre raison et au préjudice de la chose publique et d'eulx mesmes, ce dont il pouroit advenir inconvéniens inréparables et donner cause et exemple aux autres gens d'église de la dicte ville de non vouloir paier et faire leur devoir des sommes à quoy ils ont esté et sont assis pour ce que dict est, pourquoy nous qui pour tels causes et autres avons été commis par le roy notre dict seigneur à y contraindre tous ceulx qui à ce seroient à contraindre, nous mandons et commettons par vertu du pouvoir à nous donné et commis par les lettres d'icelluy seigneur, avec et en entretenant le mandement du dict bailly de Rouen sur ce fait codiffîé en cette partie, que de la dicte somme de quatre cens escus ou deux cens escus et dix muys de blé et des dicts douze hommes [mis] au dict vuidage, vous contraigniez les dicts religieux , abbé et couvent et autres gens d'église de la dicte ville, à paier ce à quoy eulx ont esté et sont assis ou imposés pour les causes dessus dictes par la prinse et exploitation de leurs biens et par toutes autres voies deues, et afin qu'aucun inconvénient ou dommage n'en adviengne à notre dict royaume , à la dicte ville ne au pays d'environ , non obstant quelconques oppositions ou appellations faictes ou à faire , mandons à tous les justiciers, officiers et subgiés d'icelluy seigneur que à vous en ce faissent obéissence et vous baillent aide et conseil, se mestier est et par vous en sont requis  ». Lors de l'émeute fomentée par le duc de Bourgogne en juillet 1417 le bailli Raoul de Gaucourt fut tué et le dauphin vint à Rouen punir les rebelles.

Pendant la domination anglaise, en 1420, nous retrouvons messire Pierre de Bourbon, seigneur des Préaulx s'affrontant aux Anglais au siège de Melun « ville dont assez est congneue la force et la situacion, et que les daulphinois gardoient au nom du roi…  », dit Chastellain. Le siège tourna au désastre et «  tous les gens d'armes daulphinois, desquelz estoient les principaulx messire Pierre de Bourbon, seigneur de Préaulx, et le seigneur de Barbasan, avec de cinq à six cens nobles hommes et aucunes gentilz femmes et grant partie des plus notables et plus puissans bourgois de la ville, furent menes, par le commandement du roy d'Angleterre à force de gens d'armes à Paris et là emprisonnez en Chastellet, en la maison du Temple, en la bastille Saint-Anthoine et ailleurs  », précise Monstrelet.

Pierre de Bourbon et ses frères avaient été expropriés par le roi d'Angleterre Henri V. Les seigneuries normandes de Préaux et Dangu avaient été confisquées au profit d'un écuyer anglais nommé Richard Wideville. Il mourut en 1422 à La Rochelle. Pour certains auteurs, il fut assassiné, pour d'autres, il fut tué «  par suite de la chute du plancher de la salle dans laquelle le roi Charles VII tenait conseil avec les principaux capitaines qui lui étaient demeurés fidèles  ».

 

 

L'exécution de Pierre des Essarts

L'histoire de cette époque n'est qu'un tissu de perfidies et de trahisons, et l'on se perd souvent à suivre ces marches et contremarches souterraines. L'intérêt du moment, les vengeances personnelles prenaient sans cesse la place du dévouement au bien général. On changeait de haines et d'amitiés selon les événements, et quand le vainqueur ou le vaincu de la veille perdait ou ressaisissait le pouvoir. Pierre des Essarts, créature du duc de Bourgogne, l'abandonne et se ligue avec ses adversaires : le fils de Montagu embrasse, en apparence du moins, la cause de celui qui avait fait condamner son père à mort.

Bien que l'histoire du prévôt Pierre des Essarts ne soit pas le sujet de notre étude, il est nécessaire d'en mentionner les derniers développements. Les historiens donnent divers auteurs à la célèbre phrase «  Prevost de Paris, Jehan de Montagu a mis XXII ans à soy faire coupper la teste, mais vrayement vous n'y en mettrez pas trois  ». Dans son journal, le bourgeois de Paris l'attribue au duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne et, il ajoute «  et non fist il, car il n'y mist que deux ans et demu despuis le mot  ». D'autres l'attribuent au duc de Bourgogne, lui-même, d'autres encore au père du condamné.

Le jour de saint Rémi 1413, la peine de mort fut décidée « il y avoit contre lui cinq chefs d'accusation. Le premier, d'avoir procuré la mort de Montaigu, dont à présent tout le monde publioit l'innocence. Le second, d'avoir trahi le Roi, en entretenant pendant la guerre civile des intelligences avec les princes et en les favorisant. Le troisième, d'avoir pillé et dissipé les finances, dont il étoit reliquataire de quatre millions par son dernier compte.   Le quatrième, d'avoir fait rogner la monnoye, sur quoi il avoit profité de quatre cens mille écus ; enfin d'avoir voulu enlever le Roi, la Reine , et le Dauphin, crime de lèse-majesté au premier chef  ».

La mort du prévôt fut aussi horrible que celle du grand-maître «  fut ledit prevost prins dedens le Palays, trayné sur une claye jusques à la Heaumerie ou environ, et puis assis sur ung ais en la charrette, tenant une croix de boys en sa main, vestu d'une houppelande noire dechicquetée fourrée de martres, unes chausses blances, ungs escafinons noirs en ses piez, en de point mené es halles de Paris, et là on lui couppa la teste…  ».

Pierre des Essarts avait rapidement gravi les marches du pouvoir aidé par son mentor, le duc de Bourgogne. Pourvu le 21 juillet 1410 de la charge de grand bouteiller de France, en remplacement du comte de Tancarville, il fut institué souverain maître et réformateur des Eaux et forêts le 5 mai 1411. On voit dans les remontrances présentées par l'Université, en février 1412, qu'il recevait 6.000 francs par an pour la capitainerie de Cherbourg, 2.000 francs pour celle de la ville de Montargis et pareille somme pour celle d'Evreux. Il ne fut jamais souverain maître d'hôtel du roi comme certains historiens le prétendent.

 

 

L'action des moines de Marcoussis

Revisitons encore une fois le manuscrit de Simon de la Mothe à propos de l'action des moines de Marcoussis pour leur fondateur. «  Et on les pressait avec menaces de ce défaire de ce qui n'avait jamais été en leur pouvoir, ils ne perdirent toutefois pas courage dans les traverses si cuisantes parmi les ennemis si fâcheux et à l'aspect de tous chasseurs si âpres et assez vains pour imaginer parce qu'en bien qu'ils fussent contraints de poursuivre un amortissement dans un temps ou ceux qui devaient les soutenir et défendre s'étaient exilés volontairement du royaume dans un temps où c'était un crime de vouloir maintenir les faits d'un personnage contre lesquels, la vengeance des princes du sang et la colère de deux souverains avait tant éclaté  ».

Ils se résolurent de faire compulser les héritiers ou ayant cause par leurs procureurs. Ils présentèrent avec eux leur requête au conseil, ce qui, après beaucoup de poursuites, de travaux et de dépenses ayant réussi outre l'attente de leur dessein dont chacun à cause du parti qui dominait et dont les officiers desquels il fallait se servir nécessairement étaient connus autant de harpies qu'on était contraint d'adoucir pour les rendre plus traitables. L'année suivante que l'on comptait 1410, ils obtinrent heureusement l'effet de leur demande au mois d'août par ce titre : «  Charles, par la grâce de Dieu, Roy de France, de Navarre, savoir faisons à tous présents et à venir. Nous avons reçu humble requête et supplication des héritiers et ayant cause de feu Jehan, jadis Montagu, seigneur de Marcoussis, Grand Maître de notre hôtel et de nos biens aimés Religieux Célestins de la très Sainte Trinité de ledit Marcoussis contenant comme le dit feu seigneur de Montagu et dudit Marcoussis pour prier Dieu perpétuellement pour nous, notre très chère compagne la Reine , &c. Et, il sait ainsi que lesdits commissaires en faisant ladite pension émis ou délaissé à mettre ou comprendre en ycelle prisée le lieu et place où ledit monastère où est ceux les champs est situés et assis contenant environ 9 arpents tant terres labourables que friches et déserts et dix autres arpents à faire planter en vignes pour la dépense desdits Célestins et devant en nous humblement requérant que parmi nous payent pour iceux dix-neuf arpents de terres à notre à notre prix qui est de deniers dix mêmement que c'est pour notre fondation et que nos gens et officiers. Là nous leur veillons sur ce faire et importer notre grain pour ce estait que nous ces choses considérées avons auxdits suppliants et ressemblances de Dieu et du divin service et aussi pour la contemplation dudit deffunt et amorty, &c. Donné à Paris au mois d'aoust l'an de grâce 1410, le 31 de notre règne ainsi signé par le Roy en son Grand Conseil ou le Roy de Navarre, MM. Les duc de Guienne et de Navarre et de Bourgogne, le comte de Mortaing, le marquis Dupont, le marquis du Préau et plusieurs autres témoins, paraphé Féron et scellé de notre scel royal de cire verte  » (5).

Cette lettre, ou plutôt cet octroi royal, ayant été rendu à la chambre royale du trésor, lesdits Pères Célestins eurent main levée des dix-neuf arpents de terre, le 10 de mars de la même année qui selon le calcul romain l'an 1411.

Pour sa part, Pijart se complait à mentionner l'attitude des religieux «  les Célestins de Marcoussis généralement reconoissants des biensfaits qu'ils avoient receu de luy… quand le temps fut changé sollicitèrent vivement sa justification, qu'ils firent réhabiliter sa mémoire et firent déclarer innocent, sa confiscation nulle, &c. L'on résolu avec toute la joye et l'honneur possible ce dépost en luy érigea le tombeau tel qu'il paroist encore présentement à la teste duquel on se contenta de mettre pour toute épitaphe deux vers latins avec leur explication en quatre vers françois qui marqueront à jamais l'injustice qu'il a souffert pour des sbons services et le triomphe de la vérité et de l'immoralité sur la calomnie et le genre de chastiment deüb à tous les ministres d'un tel attentat comme l'un des principaux et des plus animés à revu aussitôt si toutefois proportionné  ».

Dans l'Histoire de Sablé (liv. X, chap. V, pag. 271) écrite en 1683, Gilles Ménage nie que la mémoire de Jean de Montagu fut justifiée trois ans après son exécution. Voici ses paroles qui sont pleines de faits curieux : «  Jacques du Breuil, dans ses Antiquités de Paris, au chapitre de la Fondation des Célestins de Marcoucy , a écrit que le corps de Jean de Montaigu avait été porté à Montfaucon, dans un sac rempli d'épices, et que, pendant tout le temps qu'il fut à Montfaucon, les Célestins de Marcoucy donnaient tous les jours une certaine somme au bourreau de Paris pour le garder ; et que quatre ans après son exécution sa mémoire ayant été justifiée à la sollicitation du vidame de Laonnois, son fils, gendre du connétable d'Albret, ses biens furent rendus à ses héritiers. Il est vrai que le corps de Jean de Montaigu fut dépendu le 27 de septembre 1412, quelques années après qu'il eut été mis à Montfaucon. Mais ce que dit du Breuil de ce sac rempli d'épices et de la garde faite du corps de Jean de Montaigu par le bourreau, est une fable. Il n'est point vrai non plus que sa mémoire ait été justifiée. Pour ses biens, quoiqu'il eût été condamné sans la participation de Charles VI, Charles VI en donna la confiscation à Louis, duc de Guienne, dauphin. Mais il est vrai (ce que j'ai appris de M. Perron de Langres, qui a fait une étude particulière de la vie de Jean de Montaigu, que les biens de Jean de Montaigu furent enfin rendus à ses héritiers ».

 

Le couronnement du pape Célestin V le 5 juillet 1294 (Anonyme, musée du Louvre).

 

D'autres évènements dramatiques allaient survenir à Marcoussis avant la fin du premier quart du XVe siècle. Ce sera le sujet d'une autre chronique du Vieux Marcoussy.

Pour terminer la vie de Montagu, nous voulons évoquer l'œuvre d'un peintre anonyme du XVIe siècle, conservée au musée du Louvre. Il s'agit du " Couronnement du pape Célestin V le 5 juillet 1294 " commandé par Pierre Julian, prieur des Célestins de Marcoussis de 1525 à 1542. C'est une scène peinte sur bois sur laquelle est représenté le couronnement du Saint Ermite sous le regard songeur d'un roi, François 1er, et triste d'un empereur, Charles Quint. Le tableau porte les armes de Jean de Montagu « d'argent à une croix d'azur cantonnée de quatre aigles nu vol déployé de gueules becquées et membrées d'or  », fondateur du couvent. Les feuilles de courge entrelacées sur les côtés du blason viennent confirmer cette attribution puisque Montaigu en avait aussi fait son emblème (6).

À suivre…

 

 

Notes

(1) J.A.C. Buchon, Œuvres Historiques Inédites de sire George Chastellain (Libr. A. Desrez, Paris, 1837).

(2) Pierre des Essarts avait été nommé prévôt de Paris le 30 avril 1408 au lieu et place de Guillaume de Tignoville et prêta serment en séance de Parlement. Il fut déposé le samedi 8 novembre 1410 par le roi au profit de Bruneau de Saint-Clair qui remplit les fonctions de prévôt jusqu'au 12 septembre 1411. Revenu aux affaires, Pierre des Essarts resta prévôt jusqu'au jeudi 16 mars 1412. Mais, au mois de septembre 1412, il n'était même pas à Paris, et il n'y revint qu'un mois plus tard, rappelé par le Dauphin, qui lui donna le gouvernement de la Bastille. Au reste, il ne put échapper au châtiment que méritait l'assassinat de Jean de Montagu. Au lendemain de son exécution, Robert de La Heuze, dit Le Borgne, fut nommé prévôt de Paris. Renversement du sort, ce dernier était le neveu par alliance de Jean de Montagu. Ile était le mari de Jeanne de Chaumont, fille de Guillaume III, seigneur de Quitry et de Robine de Montaigu.

(3) Enguerran de Monstrelet était un écuyer picard, nommé prévôt «  en la noble cité de Cambrai, ville séant en l'empire d'Allemaigne  » en 1440. Né vers 1390 dans le comté de Boulogne, il vécut au service de la maison de Luxembourg. La chronique de Monstrelet va de 1400 à 1444 et consacre de nombreux chapitres à Jeanne d'Arc.

(4) En 1784, de Voyer-Argenson écrivit que «  Le principal tombeau [de l'église du couvent des Célestins] est celui de Jean de Montaigu, qui est au milieu du chœur des Religieux, il n'a rien de magnifique, la statue du Fondateur n'étant que de pierre peinte et couverte de grilles ; mais les inscriptions gravées sur cette pierre en lettres gothiques, sont remarquables ; il y en a en vers, en prose , en latin et en françois  ».

(5) Bien évidemment, il faut corriger cette assertion «  Charles, roi de France et de Navarre  », erreur flagrante de Simon de La Mothe. Au XVe siècle, le roi de France n'était pas roi de Navarre, loin s'en faut. Ce fut Henri IV qui a réuni les deux royaumes à la fin du XVIe siècle.

(6) Ce tableau est entré au musée du Louvre en 1843. L'attribution ne fut faite qu'en 1923 quand M. Barberini, correspondant parisien de la Société nationale des Antiquaires de France, en l'examinant, reconnut le blason de Jean de Montaigu. Le tableau était alors exposé au Louvre dans la salle des Clouet sous le n° 1007B.

 

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