Le prieuré de Notre-Dame de Longpont

XVI. Le prieuré de Montbotin

Chronique du Vieux Marcoussy ---------------------------------------- _------------------ --------- Février 2011

Le Mont Botin sur la carte du canton de Dozuley.

C. Julien

 

 

 

Nous présentons le seizième volet de la série de textes qui exposent le temporel du prieuré Notre-Dame de Longpont. Cette chronique est consacrée à un petit prieuré, dépendance du couvent clunisien situé dans le lieu désigné sous le toponyme « Montbotin » ou « Montbottin », au diocèse de Lisieux en Normandie.

Le petit prieuré de Montbotin (nous adoptons cette orthographe), placé sous le vocable de Notre-Dame ou de Saint-Eutrope, entra dans le temporel de Longpont à une date indéterminée. Ni les chartes anciennes du Cartulaire, ni même un diplôme pontifical ou épiscopal du XIIe siècle ne signalent l'existence de ce prieuré bien que nous sachions, par les visiteurs de l'abbaye de Cluny, qu'il fit partie du réseau régional clunisien placé sous la direction du couvent Longpont. Selon le Professeur Philippe Racinet, le prieuré de Montbotin fut fondé vers 1100 et aurait été occupé par deux moines au début du XIIIe siècle, âge d'or pour le couvent de Notre-Dame de Longpont « ecclesia sancte Marie de Longo Ponte » (1).

Aujourd'hui, Montbotin est un lieu-dit de Saint-Léger-Dubosq, commune de Basse-Normandie (cant. Dozulé, arr. Lisieux, Calvados). Situé entre Pont-l'Évêque et Caen, à huit lieues du chef-lieu du Calvados, Saint-Léger-Dubosq offre, par son cadre bucolique, un peu de calme à l'écart des plages normandes. La commune, créée en 1792, c'est appelée successivement Bosc-en-Auge sous la Révolution  ; en 1801, on trouve l'écriture Saint-Léger-du-Bosc, c'est-à-dire Saint-Léger-du-Bois. Le dictionnaire géographique des postes aux lettres de 1802 portent Saint-Léger-du-Boscq-en-Auge (2).

 

 

Le réseau régional clunisien

Dès sa fondation en 1061, le prieuré clunisien de Notre-Dame de Longpont est doté par des biens de toutes sortes : terres, bois, vignes mais aussi fiefs, censives et même des églises avec leurs droits dîmiers et l'atrium, c'est-à-dire l'enclos avec le cimetière. Longpont est l'un des prieurés clunisiens de moyenne importance qui possède des maisons dans les diocèses de Paris, de Sens, de Chartres et de Lisieux. Une grande partie des biens est entrée dans le temporel par la donation de nouveaux moines constituant leur dot lors de leur prise d'habits monastiques. Aux XIIe et XIIIe siècles, seuls les aristocratiques peuvent rejoindre la communauté clunisienne. Les fils cadets de maisons seigneuriales et même les seigneurs eux-mêmes sur la fin de leur vie sollicitent leur entrée au cloître de Longpont. Même le fondateur, devenu veuf, Gui 1er de Montlhéry fut le premier de tous.

Le prieuré de Longpont a plutôt favorisé l'implantation clunisienne dans le sud parisien alors que les tentatives pour lui faire jouer un rôle de relais avaient échoué. Plutôt que de participer pleinement à l'expansion de Cluny comme le firent Saint-Martin-des-Champs et La Charité-sur -Loire, Longpont essaima l'observance dans ses dépendances (3). Il semble que le rôle régional de Longpont provienne de différents facteurs comme la nature de sa fondation, sa situation géographique et les liens que le prieuré entretenait avec le monde politique, de ce point de vue, l'attraction capétienne fut prépondérante.

Le texte du Chapitre de Cluny collationné en 1726 ( Bibliotheca Cluniacensis ) donne une liste des prieurés secondaires placés sous l'autorité immédiate de Longpont : « Sequuntur prioratus immediate subditi prioratui B. Mariae de Longo Ponte : prioratus S. Juliani Pauperis, parisiensis diceseos ; prioratus S. Laurentii de Monte Leherico, Paris dic. unitus eidem prioratus de Longo Ponte anno 1420 per D. abbatem Cluniasensem ; prioratus S. Martini de Orceyo, Paris dic. ; prioratus S. Arnulfi supra Touquam, Lexoviensis diceseos ; prioratus de Forgiis, Paris dic. ; prioratus S. Laurentii prope Milliacum ». Outre les couvents de la région parisienne, seul le prieuré de Saint-Arnoult-sur-Touque au diocèse de Lisieux est cité. Les deux établissements de Montbotin et d'Aufargis sont manquants.

 

 

Le temporel de Longpont en Normandie

Le temporel de Longpont compte deux petits prieurés normands : Saint-Arnoult-sur-Touque et Montbotin. Le premier entra, selon Jules Marion, dès 1061 dans le giron de Longpont. Cinq chartes du Cartulaire au XIIe siècle citent la dotation de la chapelle prieurale de Saint-Arnoult-les-Touque «  Sanctus Arnulfus de Tocha  » (4). L'histoire de ce couvent sera développée dans un chronique spécifique prochaine. Donnons-en ici qu'une esquisse.

Vers 1061, c'est-à-dire dès la fondation de Notre-Dame de Longpont, Robert, prêtre de Touques et le seigneur Obert prennent l'habit à Sainte-Marie de Longpont (charte CCCXXXI). Les deux impétrants furent accueillis dans le chapitre des moines, en présence du seigneur Robert, prieur conventuel de Longpont. Il concédèrent, en guise de dot, ce qu'ils possédaient «  héréditairement à juste titre en ce lieu dans l'église de Saint-Arnoult-de-Touques  », et présentèrent avec élégance cette chose devant les témoins, ils posèrent l'acte du don sur l'autel de Sainte Marie.

À la même époque, un don est fait à l'église Saint Arnoult-les-Touques «  sanctus Arnulfus de Tocha  » par Jordan d'Ivis de toute l'annone qui donne un quart de setier de froment et un setier d'avoine provenant de sa censive de Canchy (charte CCCXXXII). Plus tard, pour fonder un obit, Judith de Bailleul donna plusieurs biens, savoir : le champart de Esclusa avec l'hostise de son propre fief, et un demi acre de terre devant l'église de Saint-Arnoult-de-Touques, et un autre à côté de Fulcas, et un acre de terre sur Lupi Fossam et quatre acres dans son fief (charte CCCXXIX). Deux seigneurs donnèrent aux moines de Saint-Arnoult une terre située à Launay-sur-Calonne (charte CCCXXX).

Dans son guide touristique, au chapitre de Trouville à Tourgéville par Saint-Arnoult, Adolphe Joanne décrit le château de Lassay qui domine la rivière de la Touques , puis parles de l'ancien prieuré de Saint-Arnoult : «  un peu au-dessous du château se trouvent les ruines de l'ancien prieuré de Saint-Arnoult, fondé au XIe siècle. Le chur offre à l'intérieur de belles arcatures. Près du sanctuaire est une piscine romane (Fontaine). Sous le chur s'ouvre une crypte très-ancienne. La nef, entièrement découverte, a été en grande partie refaite vers la fin du XVe siècle ou au commencement du XVIe siècle. À l'extrémité orientale d'un collatéral nord est une chapelle du XVe siècle avec de beaux chapitaux  » (5). À nouveau dans une édition de ses guides publiée en 1866, le même auteur explique «  Un peu au-dessous du château se trouvent, au milieu d'un beau massif d'arbres, les ruines de l'ancien prieuré de Saint-Arnoult, fondé au XIe siècle, et qui dépendait de l'abbaye de Longpont, de l'ordre de saint Benoît. L'origine de ce prieuré ne remonte pas au delà de la fin du XIe siècle; mais les bâtiments conventuels ont complètement disparu  » (6).

En l'an 1227, messire Raoul Bailal fit une donation aux églises de Longpont et de Saint-Arnoult, de toute sa terre de Champlevrol, à la charge d'un annuel. Il s'agit bien de l'église prieurale de Saint-Arnoul-sur-Touque en Normandie, dans laquelle ce personnage fonde une messe que les moines auront à dire tous les jours, pendant une année, pour le salut du fondateur à compter du jour de sa mort.

 

 

Le prieuré de Montbotin

Les textes sont muets sur l'existence du prieuré de Montbotin au pays d'Auge. Il y a une grande chance pour que ce monastère clunisien soit entré dans le temporel de Longpont avant l'an 1152, bien que la bulle de confirmation d'Eugène III ne mentionne qu'un seul bien appartenant au prieuré de Longpont, situé en Normandie, «  in episcopatu Luxoviensi, monasterium de Tocha cum pertinentiis suis  », c'est-à-dire dans le diocèse de Lisieux, le monastère de Touques avec ce qui lui appartient.

On peut penser qu'après leur prise de froc, à Longpont, Obert et Robert firent des émules chez les élites normandes. Selon Philippe Racinet, le prieuré Notre-Dame de Montbotin aurait été fondé vers 1100. Notons que Montbotin n'est éloigné de Saint-Arnould que de 4 lieues et demie ( 17 km environ). Il semble que ce fut une petite communauté où vivaient deux moines seulement. Cette faible population ne signifie en aucun cas que la mense priorale fut réduite comme nous allons le découvrir dans ce qui suit.

Dans les notes du premier président Pellot sur la Normandie , nous lisons «  le prieuré de Montbottin est un bénéfice simple  ». Des procès retentissants opposèrent des ecclésiastiques pour le bénéfice du prieuré de Montbotin. Celui pendant par-devant «  nos seigneurs du grand Conseil  », opposa Me Charles Marchant (Marchand), prêtre, chanoine et haut doyen de l'église cathédrale de Lisieux, pourvu du prieuré de Montbotin contre Me Nicolas de Haly, chanoine audit Lisieux, et contre dom Jean de Bretignières... Dans un second mémoire de 1735, messire Paul-Bernard de Grand-Maison, clerc tonsuré du diocèse de Nantes, prieur commendataire de Saint-Eutrope de Montbotin, ordre de Saint-Benoît, diocèse de Lisieux,... s'oppose à dom Antoine Fauvre Dalouis, prêtre, religieux profès de l'abbaye de Clairvaux,... prétendant droit au même prieuré... C'est ce qui est traité immédiatement dans cette Chronique.

Dans un rapport verbal de visite en Normandie, en 1859, le prieuré de Montbottin est évoqué par «  S'il ne reste rien d'ancien de l'abbaye de Royal-Pré, près de Griqueville, sauf peut-être des débris de pierres tombales, j'ai pu voir encore à une lieue de là, entre St-Léger-du-Bosq et Angerville, un groupe de bâtiments ayant fait partie du petit prieuré de Montbottin, ancienne dépendance de l'abbaye (?) de Longpont ; ces constructions en pierre, en brique et en bois, paraissent du XVIe siècle. La chapelle n'existe plus ; elle a été démolie il y a quarante ans  » (7).

Au cours du XIXe siècle, le célèbre historien et archéologue Arcisse Caumont évoque le prieuré de Montbotin dans les termes : « Le prieuré de Sainte-Marie de Montbottin , situé à l'est de l'église de Saint-Léger, mais qui dépendait autrefois d'Angerville, est aujourd'hui représenté par un groupe de bâtiments presque ruinés, construits en pierre et en bois, qui paraissent de la fin du XVI e siècle. Un de ces bâtiments, que je suppose avoir été l'habitation manable, a deux cheminées: une à chaque extrémité; et, au centre, un escalier formant saillie ; deux fenêtres ont encore des volets sculptés, en chêne. La chapelle a été détruite depuis la Révolution. On y voyait une statue de saint Eutrope, qui était un objet particulier de vénération dans le pays. Ce prieuré dépendait de l'abbaye de Longpont » (8) .

 

Les deux prieurés normands, dépendances de Longpont, sur la carte de Vaugondy.

 

Vers 1340, Jean, duc de Normandie donne plusieurs lettres en faveur de diverses maisons religieuses. Le même prince donne une gratification au prieur de Montbotin, pour la réparation de son prieuré. Un aveu de 1629 est donné par le prieur de Longpont pour le prieuré de Montbotin sis dans le gouvernement de Normandie (Racinet p. 16). Le pouillé de l'archevêché de Rouen et du diocèse de Lisieux publié à Paris, en 1648, nomme Montbotin en qualité de chapelle. Le prieuré de N.-D. Montbotin, au diocèse de Lisieux, est nommé dans le recueil des Statuts, chapitres généraux et visites de l'Ordre de Cluny en 1325-1359.

Dans les actes du congrès nationales des Sociétés Savantes de 1965, il est parlé de : « la retraite de quelques moines qui consomment dans l'oisiveté des revenus considérables, les prieurés de Montbottin et de Saint-Martin et autres, possédés par des titulaires que ne les connaissent que par les revenus qu'ils en touchent, qu'ils dépensent avec prodigalité, ailleurs. Le prieuré de Montbottin est établi à la campagne dans un endroit salubre et bien aéré  ». Dans une autre publication il est dit que le prieuré de Montbotin est un bénéfice simple. «  depuis la fondation de Longpont en 1061 par Guy 1et de Montlhéry avec le soutien de l'évêque de Paris, la double bienveillance, aristocratique et épiscopale, va permettre aux moines de créer des prieurés à partir d'autels : Saint- Arnoul-sur-Touques, Orsay, Milly et Montbottin . Cette progression se confirme grâce à l'appui du pouvoir capétien...  ».

Ainsi, nous constatons que l'abbé de Cluny et son Chapitre laissait toute liberté à ses prieurés d'essaimer de l'Ordre clunisien dans des prieurés secondaires. Les dépendances de Longpont ne furent pas cantonnées seulement dans le diocèse de Paris, mais des maisons fleurissaient dans ceux de Sens, Chartres et Lisieux. Les petits couvents avaient une structure d'agencement avec un sanctuaire prieural pouvant servir d'église paroissiale et des bâtiments claustraux réduits, seuls les revenus du temporel pouvaient être considérables (9). En 1325, Longpont, considéré comme un gros prieuré (20 moines), est chargé de 560 l .t. payés au chambrier de Cluny. On dénombrait une cinquantaine de moines au total dans le réseau régional.

En avril 1759, le prieuré de Saint Eutrope et Notre-Dame de Montbotin en la paroisse d'Angerville, diocèse de Lisieux, est vacant par la mort de maître Jean-Ignace de Lecochère, prêtre, dernier prieur commendataire. Le 2 mai, maître Renault, vicaire général donne son visa auxdites lettres à son successeur qui est autorisé à conserver ce bénéfice avec son canonicat.

Le sieur Nicolas-Claude du Chastenier cède au sieur Rouillaud, en échange du prieuré du Montbottin , le prieuré de Saint Thomas de Château-Thibaud, diocèse de Nantes et obtient en cour de Rome des lettres de provision du prieuré simple de Saint-Eutrope et de Notre-Dame du Montbotin, ordre de Cluny. Le 27 mai 1762, le sieur du Chastenier, présent en personne, prend possession du prieuré du Montbottin avec toutes les cérémonies ... Le 18 avril 1764, le sieur Rouillard prend possession du prieuré de Montbotin, situé en la paroisse d'Angerville, en présence de maître Guillaume Hébert, prêtre, curé d'Angerville, de Philippe Lepec, marchand bouilleur demeurant en ladite paroisse et autres témoins.

 

 

La collation du prieuré de Montbotin

En droit canonique, par collateur en général, on entend une personne, ecclésiastique ou laïc, qui a droit de disposer d'un ou de plusieurs bénéfices lorsqu'ils vaquent. Cette personne possède des dignités desquelles dépendent d'autres bénéfices lorsque cette dépendance lui donne droit d'en disposer. En général, c'est le droit de choisir tous les ministres qui, sous les ordres de l'évêque, doivent travailler au salut des âmes «  jure primævo et naturali  ». L'évêque est de droit commun le collateur ordinaire de tous les bénéfices de son diocèse, puisqu'il est chargé par sa qualité du soin de tous les fidèles de son diocèse. Les différents collateurs ordinaires inférieurs aux évêques, sont les chapitre des cathédrales, les prévôts, doyens, archidiacres, etc., les abbés, les prieurs, les communautés de moines, les chapitres des églises collégiales, quelques abbesses.

Dans son traité très élaboré sur les collations et provisions de bénéfices ecclésiastiques, maître Jean-Jacques Piales, avocat au Parlement , prit comme exemple significatif le cas du prieuré de Montbotin au diocèse de Lisieux. Dans le chapitre VI, l'auteur se propose de traiter «  Le cas singulier dans lequel le principe du dernier état n'a pas lieu. Une expression erronée dans une provision de Cour de Rome, ne peut opérer un commencement de possession ou de prescription ou au dernier état  » (10). Voici l'exposition du fameux juriste. En fait, il s'agit d'une confusion entre les deux monastères sous le nom de Longpont. Le prieuré de Longpont-lès-Montlhéry, ordre clunisien et l'abbaye de Longpont au diocèse de Senlis, ordre cistercien. Une tentative d'usurpation aurait eu lieu. L'affaire se passe au début du règne de Louis XV.

Le prieuré de Saint-Eutrope de Montbotin , diocèse de Lisieux, est un bénéfice dépendant du prieuré conventuel de Longpont, ordre de Cluny, diocèse de Paris. Gilles le Dorcy qui possédait en commende ce prieuré le résigna en 1729 pour cause de permutation en faveur de M. l'abbé Guilbaud conseiller au Parlement de Paris, qui de son côté résigna pour même cause au sieur le Dorcy un canonicat de l'église cathédrale de Lisieux dont il était titulaire. La permutation fut admise à Rome le 6 juin 1729 et suivie d'un visa du 12 octobre suivant sur lequel M. l'Abbé Guilbaud prit possession du prieuré de Saint-Eutrope de Montbotin le 30 novembre de la même année, non à la vérité comme d'un bénéfice de l'Ordre de Saint-Benoît de Cluny , dépendant du prieuré de Longpont diocèse de Paris, ainsi que tous ses prédécesseurs ; mais comme d'un prieuré simple de l'Ordre de Citeaux, paroisse d'Angerville diocèse de Lisieux. Ce qui l'avait induit en tette erreur (indifférente à son égard) était la procuration ad resignandum pour cause de permutation passée à Lisieux 17 mai 1729 par le sieur Gilles le Dorcy, dans laquelle le prieuré de Saint-Eutrope de Montbotin était énoncé comme dépendant de l'abbaye de Long pont ordre de Citeaux diocèse de Soissons.

 

 

Le décès de l'abbé Guilbaud

M. l'abbé Guilbaud jouit paisiblement du prieuré de Montbotin depuis le 30 novembre 1729 jusqu'au 19 mars 1732 qu'il décéda. L'erreur dont on vient de parler n'échappa point aux religieux de Citeaux ; dès le lendemain de la mort de M. l'abbé Guilbaud, Dom de Montaubon, l'un d'eux, et procureur général de la filiation de Clairvaux, fut trouver M. de Tressan, archevêque de Rouen et abbé commendataire de l'abbaye de Sainte-Marie de Longpont qui était à Paris, et lui apprit qu'il était le maître de risquer en sa faveur une collation du prieuré de Montbotin. Le prélat lui fit expédier sur le champ des provisions datées de Paris le 20 mars 1732.

D'un autre côté, le sieur Paul-Bernard de Grand-Maison, clerc tonsuré du diocèse de Nantes, ne fut pas plutôt instruit de la mort de l'abbé de Guilbaud son oncle, qu'il fit un envoi en Cour de Rome pour demander le prieuré de Montbotin. La date fut retenue le 7 avril 1732. Il exposa dans sa supplique au pape que le bénéfice était de l'Ordre de S. Benoît, et qu'il vaquait par Dom de Montaubon après avoir pris possession du prieuré le 3 avril, se disposait à étayer sa collation ; mais après une possession paisible de onze mois il mourut. Sur son décès Dom Antoine Fauvre Dalouis, religieux de l'abbaye de Clairvaux obtint le 2 mars 1733 de M. l'archevêque de Rouen en qualité d'abbé de Longpont des provisions du prieuré de Montbotin, il prit possession le premier avril suivant.

Le sieur de Grand-Maison pourvu en Cour de Rome demeura dans l'inaction pendant deux ans. Enfin, il obtint le visa de l'Ordinaire le 19 mars 1734 et prit possession le 19 avril suivant, et fut assigné en complainte par Dom Fauvre le 28 du même mois au Grand-Conseil. Dans cette contestation trois ques tions à discuter. La première, le prieuré de Montbotin est-il de l'ordre de Cluny ou de l'Ordre de Citeaux ? Dépend-il du prieuré de Longpont diocèse de Paris, ou de l' abbaye de Longpont diocèse de Soissons ?

La discussion de cette première question n'était d'abord difficile pour le sieur de Grand-Maison que parce que les titres du prieuré de Montbotin étaient entre les mains de son compétiteur. C'est là sans doute la raison qui lui fit différer si longtemps sa prise de possession. Car s'il avait pu consulter les titres, il aurait vu que cette question de fait n'était pas susceptible de la moindre difficulté, et qu'avant M. de Tressan aucun abbé de Longpont n'avait prétendu aucun droit sur le prieuré de Montbotin qui avait toujours été qualifié prieuré de l'ordre de Saint-Benoît ou de Cluny, dépendant du monastère de Longpont, diocèse de Paris.

La seconde était une question de droit singulière et importante. Quel que soit le véritable collateur du prieuré de Montbotin, et de quelque ordre que ce bénéfice dépende, la complainte ne doit-elle pas être décidée par le dernier état, et le pourvu par M. de Tressan abbé de Longpont , n'a-t-il pas en sa faveur le dernier état ?

La troisième question regardait la capacité de Dom Fauvre. Un religieux de l'ordre de Citeaux, disait-on, est incapable de posséder un bénéfice de l'ordre de Saint-Benoît, sans une translation préalable dans cet Ordre. Il ne s'agit ici principalement que de la seconde de ces trois questions. On la trouvera éclaircie dans les extraits des consultations que l'on va rapporter.

En faisant le point de sa plaidoirie, maître Pialès donne une liste de mémoires à consulter. Dans la collation en 1556 par M. l'évêque de Lisieux en faveur de Labbey religieux du Bec, etc., on demande :

  • 1° si l'abbé de Grand-Maison peut être exclus parce qu'il n'a pas pris possession dans l'année, qu'il n'a pas troublé Dom de Montaubon, que Dom Fauvre est pourvu par décès de Montaubon, et qu'il a joui treize mois et demi.
  • 2° lequel est le mieux pourvu, ou de Dom de Montaubon ou de l'abbé de Grand-Maison ? Il ne paraît pas qu'aucun Bernardin ait jamais possédé le bénéfice.
  • 3° si Dom Fauvre pourrait être maintenu par la force du dernier état.
  • 4° quand le bénéfice serait de l'ordre de Saint-Benoît un Bernardin peut-il le posséder ?

 

Cadastre napoléonien de Saint-Léger-Dubosq (1826).

 

 

La consultation de maître Capon

Le conseil soussigné est d'avis que par les anciennes provisions du prieuré de Montbotin dont-il s'agit, il paraît suffisamment prouvé qu'il dépend au prieuré de Longpont ordre de Citeaux. La collation de 1556 ne laisse à cet égard aucune difficulté, et les subséquentes provisions s'y accordent. Celles de 1718 ne sauraient s'entendre de l'abbaye de Longpont qui est de l'ordre de Citeaux, parce que cet ordre quoique suivant la règle de Saint-Benoît, et réformé de cet ordre, a formé dans le principe un nouvel ordre particulier, perpétuellement distingué, et jamais dans les expéditions de Rome ; un monastère de Citeaux n'a été dit de l'ordre de Saint- Benoît. Feu M. Guilbaud n'a pu changer la dépendance du prieuré par l'expression insérée par erreur en ses provisions, qui n'a donné aucune atteinte au droit de collation qui appartient au prieuré de Longpont , ni acquérir à l'abbé de Longpont aucun droit, ni aucune quasi-possession de conférer.

L'abbé de Grand-Maison paraît donc bien pourvu, non seulement par l'antériorité des provisions, mais encore parce qu'il est pourvu dans la véritable qualité du bénéfice : les provisions en commende ont conservé la qualité du prieuré : l'Ordre de Saint-Benoît ou de Cluny n'aurait pu perdre un bénéfice de sa dépendance, qu'autant qu'un autre ordre aurait prescrit contre lui. Celui de Citeaux n'a jamais fait aucun exercice de spiritualité, et par conséquent n'a pour lui aucune possession, sans laquelle nulle prescription, nul dernier état en sa faveur ; ce dernier état n'est qu'une prescription commencée ; comment s'imaginer cette prescription commencée sans aucun acte et sans aucune possession de l'abbé de Longpont ? Qu'on lise tous les textes qui font principe du dernier état, ils sont étrangers à l'espèce : jamais on n'imagina qu'une expression erronée dans une provision de Cour de Rome puisse opérer un commencement de possession et de prescription, ou un dernier état en faveur d'un faux collateur ou patron qui n'y a eu aucune part. C'est ce qui répond aux autres questions du mémoire. Délibéré à Paris le 15 juin. Signe CAPON.

 

 

La consultation de maître Nouet

Le conseil soussigné qui a vu le mémoire, est d'avis sur les questions proposées. Premièrement, que l'abbé de Grand-Maison est en droit de soutenir son titre contre Dom Fauvre : il y a un vice notable dans l'expression de la qualité du bénéfice dans les provisions de Dom de Montaubon et de Dom Fauvre; d'où résulte un défaut de capacité dans leur personne. Ce n'est point ici le cas du dernier état, auquel la provision est due quand il est bien prouvé; il s'agit de changer l'état du bénéfice et d'en transférer la dépendance d'un ordre à un autre, et dans ce cas il faut une prescription qui ne se trouve pas ici. On ne peut décider que sur les anciens titres lorsqu'il n'y a point de prescription acquise. Or il paraît par la collation de 1556 que le prieuré dépend de Longpont, ordre de Cluny, les visa de 1619, 1651, 1655 et 1678 parlent le même langage, et ceux de 1574, 1586 et 1718 le qualifient de l'ordre de Saint- Benoît, terme générique qui comprend l'ordre de Cluny : s'il est qualifié de l'ordre de Citeaux en 1729, c'est pour la première fois ; et il est aisé de s'apercevoir que le nom de Longpont a donné lieu à la méprise; mais le temps écoulé depuis n'est pas suffisant pour soutenir cette erreur ; elle est même rectifiée par la provision de l'abbé de Grand-Maison. Ajoutons qu'il n'y a point, ou très peu de prieurés simples de l'ordre de Citeaux ; ainsi tout concourt pour le succès de la provision de l'abbé Grand-Maison, et pour la nullité de celle de Dom Fauvre.

L'abbé de Grand-Maison n'est point dévolutaire, il est pourvu sur la mort du dernier possesseur, il avait trois ans pour prendre possession ; ainsi ce n'est point le cas de la règle de annali qui n'a lien que contre les dévolutaires, comme Dumolin l'observe, hac regula valde laudabilis utpote lata contra involatures illos , l'abbé de Grand-Maison est bien éloigné de ce cas.

Deuxièmement, on vient de répondre à la seconde question. Troisièmement, il en est de même de la troisième. Quatrièmement, la maxime est certaine, qu'un religieux de l'Ordre de Citeaux n'est pas capable de posséder un bénéfice de l'Ordre de Saint-Benoît, s'il n'est transféré dans ledit Ordre. Il n'y a point ici de translation, et Dom Fauvre n'avait garde de la demander, puisque le prieuré lui est conféré comme étant de l'Ordre de Citeaux ; mais c'est une qualification évidemment fausse, ce qui rend sa provision nulle, ainsi que celle de Dom Montaubon, au moyen de quoi le bénéfice est vacant par la mort de M. Guilbaud.

La provision de M. Guilbaud était bonne malgré la fausse énonciation. On peut y appliquer la clause de style, et præmissorum om nium .... major et verior expressìo fieri possit in litteris . Il faut distinguer dans le faux exposé d'une supplique, si le fait est de réelle nature que le Pape eût refusé la grâce, ou l'eut accordée plus difficilement. Ici le Pape n'eût pas moins accordé la grâce à M. Guilbaud. Mais chez Dom Montaubon il y avait incapacité radicale, et d'ailleurs l'abbé de Longpont n'est pas collateur ; ainsi double nullité. Ces moyens triomphèrent l'abbé de Grand-Maison fut maintenu par arrêt du Grand Conseil du 7 février 1735 dans le prieuré de Montbotin, dépendance du prieuré Notre-Dame de Longpont.

À suivre

 

 

Notes

(1) Ph. Racinet, Crises et Renouveaux, les monastères clunisiens à la fin du Moyen âge (Artois Presses Université, Arras, 1997).

(2) Saint-Léger-Dubosq est une commune rurale de 169 habitants ( recensement de 1999) qui s'étend su 406 hectares . Situé sur les premiers contreforts du Pays d'Auge, ce village est dans un cadre vallonné (altitude de 17 à 130 mètres ). Depuis la Révolution , sa population n'a cessé de décroître. On y dénombrait 402 habitants en 1820, 243 en 1876 et 139 en 1936. Les lieux-dits et hameaux de Saint-Léger-Dubosq sont : Bauquelion, Carouge, Église, les Six-Chemins, Mont Bottin et Mont Ménard

(3) Dans le Bassin parisien, l'implantation clunisienne de France reposait sur deux gigantesques réseaux (Saint-Martin et La Charité ) et sur six groupements régionaux (Nogent, Longpont, Lihons, St-Arnoul-de-Crépy, Coincy et Gaye). Cet ensemble regroupe 69,5% de tous les monastères français.

(4) En 2011 le Prieuré de Saint Arnoult-sur-Touque aura 950 ans, " Les Amis du Prieuré de Saint Arnoul sur Touque " souhaitent marquer cet anniversaire. Saint-Arnoult-sur-Touque, cant. de Pont-l'Évêque (Calvados).

(5) A.L. Joanne, La Normandie (Hachette, Paris, 1867), p. 209.

(6) A.L. Joanne, Itinéraire général de la France  : la Normandie (Collection des Guides-Joanne, édition de 1866, p. 400).

(7) Bulletin monumental , Publie sous les auspices de la société française d'archéologie (chez Debache, Paris, 1860).

(8) A. Caumont, Statistique monumentale du Calvados , volume 4 (chez Hardel, Caen, 1862).

(9) Dans les registres paroissiaux de Saint-Léger-Duboscq, nous lisons : le 22 janvier 1709 Messire Jacques Vipart chevalier marquis de Silly, seigneur et patron de Saint-Léger-Dubosq est décédé dans son château âgé de 88 ans «  inhumé dans le chur de l'église de Dosulé à côté son banc du côté de l'Evangile dans un cavot dans un cercueil de plomb  » 1722, François du Chemin, prêtre-curé de St-Leger-Dubosq 1757, Grainville, curé 1782 Dammainville, vicaire de St-Leger-Dubosq 1788, Asse, curé de St-Léger-Dubosq Le mardy 21 juillet 1722, mariage entre Pierre Mannouri et Marie le Vanier.

(10) J.-J. Piales, Traité des Collations et Provisions des Bénéfices , tome 6 (chez A.C. Briasson, Paris, 1755).

 

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