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Le prieuré Notre-Dame de Longpont

XXIX. La fille naturelle de Louis VI le Gros

C'est encore une fois, au travers du cartulaire du prieuré Notre-Dame de Longpont, que nous trouvons la clef d'une question qui a soulevé l'intérêt des médiévistes de la fin du XIXe siècle : « Qui fut la mère d'Isabelle de France, fille naturelle du roi Louis VI le Gros ? ».

Achille Luchaire, célèbre historien, spécialiste du XIIe siècle, a écrit «  Guillaume I, fils d'Osmond, épousa au printemps de 1114, Isabelle, fille de Louis-le-Gros. Elle reçut en dot de son père tout ce qu'il possédait, comme héritier des comtes du Vexin, à Liancourt-Saint-Pierre, à l'exception du prieuré  ». Cette indication est fournie par un diplôme de Louis VI confirmant les biens du prieuré de Liancourt, et dont M. Luchaire a fixé la date au dimanche 6 janvier 1118. La donation générale faite à Isabelle induisit son mari à revendiquer certains droits dont les moines jouissaient depuis longtemps : ces difficultés furent assoupies par un concordat du 9 avril 1119. La solution semble venir de l'étude de plusieurs chartes d'établissements religieux (1-2).

 

C.Julien Octobre 2013

Médaillons du roi Louis VI le Gros.

 

 

Le prince Louis

Revenons un instant, sur Louis IV le Gros, fils de Philippe 1er, roi des Francs et de sa première épouse Berthe de Hollande (3). Ce prince est né le 1er décembre 1081 et décédé le 1er août 1137. Adoubé chevalier en mai 1098 (dans sa dix-septième année) par le comte Gui 1er de Ponthieu, dit Talvas, le prince Louis est associé au trône et prend part à la guerre contre le roi d'Angleterre et les grands féodaux, les sires châtelains rebelles à l'autorité royale (4). En 1103, Louis est investit du gouvernement du royaume en qualité de «  rex designatus  » et s'appuie sur les grands officiers de la Cour, comme le sénéchal Gui de Rochefort. Il montre sur le trône le 31 juillet 1108 et est sacré dans la cathédrale d'Orléans le 3 août suivant. Le roi se fait assister au gouvernement par l'abbé Suger (1081-1151), son camarade d'école à l'abbaye de Saint-Denis vers 1091/1092. Pour améliorer ses rentrées fiscales et affaiblir les seigneurs féodaux, Louis VI le Gros encourage les mouvements communaux en accordant des chartes de « franchises communales » aux habitants des villes. Celui-ci remonte au tout début du Xe siècle. Éric Bournazel évoque ainsi une révolte malheureuse des habitants de Laon contre leur évêque. Le 25 avril 1112, une insurrection éclate dans la ville au cri de «Commune ! Commune !» L'évêque, haï pour sa cupidité, est lynché . Mais la révolte est brutalement réprimée. Les choses se passent heureusement mieux ailleurs où des bourgeois achètent des exemptions de taxes à leur seigneur et certaines facilités en matière judiciaire.

 

Sceaux royaux de Louis VI le Gros (XIIe s.).

 

Du point de vue matrimonial, Louis VI le Gros resta longtemps «  sans être marié officiellement  ». Louis VI le Gros, avant que d'épouser la reine Adélaïde de Savoie, avait consenti à prendre comme fiancée :
• la première, Lucienne de Rochefort, fille de Gui de Montlhéry, seigneur de Rochefort,
• la seconde, une fille de Boniface marquis de Montferrat,
mais ces deux mariages ne furent jamais consommés. Selon le médiéviste Andrew Lewis, le roi convola en justes noces à Paris, le 2 avril 1116, avec Adélaïde de Savoie (v. 1100-1154), fille d'Humbert II de Savoie et de Gisèle de Bourgogne (5). De cette union sont issus sept fils et deux filles. Outre les enfants bien connus dans l'histoire, Orderic Vital parle indirectement d'une autre fille de Louis le Gros qu'il ne nomme pas, laquelle aurait épousé Guillaume de Chaumont dans le Vexin, car, sous l'année 1118, il appelle Guillaume gendre du roi : «  tunc Guillelmus de Calvo-monte, gener Regis  ». Cette fille est désignée dans plusieurs chartes.

Suger n'évoque pas le mariage avec la reine, mais nous dit seulement qu'elle était la nièce du pape Calixte II «  nobilis Adelaidis regine neptis ». Par contre, l'éminent abbé parle de l'alliance conclue du prince Louis avec Lucienne de Rochefort, en s'exprimant en ces termes «  Quorum mutua eo usque processit familiaritas, ut, patris persuasione, filius dominus Ludovicus filiam ejusdem Guidonis necdum nubilem matrimonio sollempni reciperet  ». Leur mutuelle amitié [Philippe 1er et le sénéchal Gui de Rochefort] en vint au point que, sur le conseil du père, le fils, monseigneur Louis, consentit solennellement à prendre en mariage la fille, qui n'était pas encore nubile, de Gui de Rochefort ; puis de préciser «  Sed quam sponsam recepit uxorem non habuit, cum ante thorum a titulus consanguinitatis oppositus matrimonium post aliquot annos dissolverit  ». Ce qui signifie : mais il n'eut pas pour femme celle qu'il avait reçue comme fiancée ; car avant la consommation du mariage, l'union fut cassée, quelques années après, pour cause de consanguinité. Dans les Grandes Chroniques de France nous lisons : «  Et tant multiplia puis en eulz amour et familiarité que Loyz fues du regne espousa puis la fille de celuy Guyon qui encore n'estoit pas en aage mes avant qu'il parvenissent ensemble il furent deffeure pour ce que on prouva lignage. En ceste manière dura cette amour entrelz bien trois ans…  »

 

Extrait des Grandes Chroniques de France (1375-1400).

 

Isabelle de France

L'auteur du cartulaire de Saint-Martin de Pontoise nous fait connaître la maison de Chaumont-Guitry. Les termes sont identiques à ceux d'Achille Luchaire : l'un des chevaliers de cette famille, nommé Guillaume 1er, fils d'Osmond dit le Vieux, seigneur de Chaumont, «  Guillermus filius Osmundus dominus castri Calidimontis  », épousa au printemps de 1114 , Isabelle, fille de Louis-le-Gros. L'historien ajouta ce que nous savons : « … elle reçut en dot de son père tout ce qu'il possédait, comme héritier des comtes du Vexin, à Liancourt-Saint-Pierre, à l'exception du prieuré  ».

La maison de Chaumont-Quitry aurait une ascendance austrasienne issue de Névelon, comte du Vexin. Puis nous trouvons Robert dit «  l'Éloquent  », vidame de Gerberoy qui devint seigneur de Quitry du chef de sa femmeet fit souche dans le Vexin français dont les armes sont : « Fascé d'argent et de gueules de huit pièces (armes pleines de Hongrie) ». Son fils Osmond (Otmond) 1er de Chaumont dit «  le Vieux  » combatit les Anglo-Normands à Brémiude et finit religieux à Saint-Germer de Fly (Oise)

Pour certains généalogistes, Guillaume 1er de Chaumont, seigneur de Quitry (Eure), serait né en 1103, mort à une date imprécise entre 1137 et 1175 Ce chevalier fut capturé à Brémule le 20 août 1129 puis emprisonné des Anglais à Arques lors de l'entreprise qu'il fit sur Tillières (il paya une rançon de 200 marcs d'argent). Le château de Quitry fut rasé par le roi Étienne d'Angleterre vers 1137. D'Isabelle de France qu'il épousa à l'âge de 16 ans, il eut Osmond II seigneur de Chaumont et de Quitry, Gautier et Philippe de Chaumont, chanoine de Rouen. Dans l'Histoire générale de la Normandie ( Gabriel du Moulin, curé de Maneval, à Rouen chez J. Osmond, 1631 ) l'auteur marque à propos de la guerre dans le Vexin français, en 1137 «  Les tresves accordées apportèrent aux Normands un peu de repos, qui fut bien tost rompu par Roger le Bègue, retiré et fortifié dans Grand-Forest que le roy et le duc forcèrent, puis le Bègue leur demanda la paix et jura fidélité ; de là des deux princes allèrent au Vexin, où Cintré vray nid de rebellion fut razé : Guillaume de Chaumont et Osmond son fils, irritez que leur maison avoit esté ainsi ruinée, employèrent depuis toutes leurs forces et artifices pour broüiller les affaires du duc et avancer celles de l'Angevin  ».

Du mariage d'Isabelle de France et de Guillaume de Chaumont, nous connaissons sept enfants :
• Osmond II de Chaumont, chevalier qui guerroya en 1137 contre Étienne de Blois, roi d'Angleterre, pour venger la ruine de Quitry,
• Gautier,
• Louis de Chaumont, seigneur de Monjavoult,
• Philippe de Chaumont, clerc chanoine de Rouen,
• Gasce « Gasthonis », chevalier,
• Baudri, chevalier,
• Hugues, chevalier.

Quelle était cette fille de Louis VI? Elle n'était sûrement point issue de l'alliance conclue, mais non consommée, avec Lucienne de Montlhéry « quam sponsam recepit, uxorem non habuit », comme s'exprime Suger. Encore moins pouvait-elle être fille d'Adélaïde de Savoie, dont le mariage avec Louis VI fut célébré au commencement d'avril 1116. Il faut donc admettre avec le président Lévrier, qu'Isabelle « étoit le fruit de quelque inclination secrette dont l'histoire ne nous a pas fait connaître l'objet ».

 

 

Marie de Breuillet

C'est sur ce petit problème historique que la comparaison de plusieurs textes paraît de nature à projeter une certaine lumière. Le premier est une fondation faite par Isabelle, devenue veuve et fort âgée, en 1175, pour l'âme de son époux, du roi son père, et de Renaud de Breuillet «  Rainaldi de Brailert  » . L'association à deux parents aussi proches de ce troisième personnage, tout à fait étranger au Vexin, puisque Breuillet est aux portes de Dourdan, nous avait donné lieu de croire que ce pourrait être le grand-père maternel d'Isabelle.

Un second document, daté de 1115 par Marion, confirme cette présomption. C'est un acte du cartulaire du prieuré Notre-Dame de Longpont, relatif à la donation de la terre de Soligny par Bernard de Chevreuse «   Bernardus de Cabrosa », pour le salut de son âme ; ce seigneur est l'un des vassaux de Gui de Rochefort, père de Lucienne de Montlhéry. Les moines de Longpont, désireux de faire confirmer cette libéralité par les héritiers éventuels du bienfaiteur, s'adressèrent, entre autres alliés de Bernard, à Marie, fille de Renaud de Breuillet «  Maria postea, Reinaldi de Braiolo filia  » , et l'allèrent trouver au château de Dourdan, où elle était dans les appartements du roi avec sa mère Florie. Le scribe de la charte de Longpont mentionne précisément «  factum est apud Dordingtum, in camera regis, audentibus Florentia, uxore Rainaldi… ». Le frère de Marie, Godefroy de Breuillet « Godefredo de Braiolo » assiste également sa sœur dans cet acte.

 

Essai sur la généalogie de la maison de Breuillet.

 

Voici la charte CCLVI transcrite par Jules Marion. «   Bernardus de Cabrosa, pro anima sua, dedit Deo et sancte Marie de Longo Ponte totam terram cum redditibus suis, quam ipse apud Soliniacum possidebat, Ivisia, uxore sua, Bernardo, amborum filio, Helizabeth et Cecilia, filiabus, concedentibus ; Arroldo, majore, Garino Britone, Johanne, carpentario, Reinaldo, fabro, audientibus et testificantibus. Maria postea, Reinaldi de Braiolo filia, hoc donum quod Bernardus fecerat Rainaldo, patri suo, ad velle suum faciendum cum filiis suis concessit. Ipse vero Deo et sancte Marie de Longo Ponte et se monacum et terram dedit, ipsa Maria, Aymone et Nanterio, filiis suis, annuentibus. Hoc factum est apud Dordingtum, in camera regis, audentibus Florentia, uxore Rainaldi ; Godefredo de Braiolo ; Pagano de Sancto Ionio ; Aymone et Hugone, ejus fratribus, et aliis quam pluribus. Donum istud Guido, Guidonis filius, de Rupe Forti, de cujus feodo erat, pro animabus antecessorum suorum, sine ulla retentatione servicii, concessit et in manu Henrici, prioris, per ligni porciunculam, hujus rei donum posuit, Seguino, filio Helizabeht, Arnulfo Frement, Herlando de Valle ; Fulcherio de Buelun, Hermuino preposito de Bertolcurt, Hoduino, preposito de Gumecio, attestantibus. Deinde Aymo, Tevini filius, miles factus, istam terram calumpnians, pro concessione accepit L solidos, et condonavimus ei XI solidos, quos rusticis ejusdem ville abstulerat, et dimidium modium frumenti et unum modium avene ; et misit donum super altare ipse et avunculi ejus, Godefredus et Odo, et concesserunt ita liberam ut inde nullum servitium haberent, nisi orationes, Sultano, Guidone Andegavense ; Burchardo de Vallegrignosa ; Roberto de Fluriaco, testificantibus  » .

Nous en donnons une traduction sommaire : « Pour le salut de son âme, Bernard de Chevreuse donna à Dieu et à Sainte Marie de Longpont et aux moines de ce lieu, toute la terre qu'il possédait à Soligny, avec le consentement de son épouse Ivise et de leurs enfants Bernard, Elisabeth et Cécile. Ceux qui ont entendu cette chose et en sont les témoins : le régisseur Arraud, Garin Briton, le charpentier Jean et l'artisan Renaud. Ensuite, Marie, fille de Renaud de Breuillet, voulut que l'approbation de ce don soit fait avec ses fils, parce que cette chose avait été cédée à Bernard par Renaud son père. De ce fait, Marie et ses fils, Aymar et Nantier, donnèrent leur approbation pour que cette chose revienne à Dieu, à Sainte Marie de Longpont et aux moines. Ceci fut donné à Dourdan, dans la chambre royale, et l'ont entendu : Florence, épouse de Renaud, Godefried de Breuillet, Payen de Saint-Yon, Aymon et Hugues, ses frères, et plusieurs autres. Gui, fils de Gui de Rochefort, seigneur de ce fief, consentit à ce don sans rien retenir, pour son salut et celui des âmes de ses ancêtres. L'acte fut remis, avec le bâton de commandement, dans la main du prieur Henri, devant les témoins qui sont Seguin, fils d'Elisabeth, Arnoult Frement, Herland des Vaux, Foulques de Bullion, Hermuin prévôt de Béthencourt, Hodouin prévôt de Gometz. Ensuite Aymon, fils de Tevin, qui fut fait chevalier, accepta cinquante sous pour abandonner ses droits sur cette terre, et fait la remise de onze sols qui étaient perçu sur les roturiers de ce village et un demi boisseau de froment et un boisseau d'avoine, il envoya l'acte sur l'autel de Sainte Marie et ses oncles Godefroy et Eudes acceptèrent que cela soit libre de service militaire. Les témoins de cela sont : Sultan, Gui Angevin, Bouchard de Vaugrigneuse et Robert de Fleury ».

Lors de cette cérémonie, Aimon et de Nantier, fils de Marie d'un second lit sont présents devant l'autel de la Vierge à Longpont où ils approuvent la donation. La notice mentionne l'adhésion d'Aimon et de Nantier, sans parler de leur père, Thévin d'Orsay. Marie était-elle donc veuve à cette époque ? De même, Renaud de Breuillet est absent, il semble être décédé avant 1115.

On sait par d'autres pièces du même cartulaire de Longpont (n° CCLV et CCLVII), de Saint-Martin-des-Champs (mss. lat.10977 fol. 14) et de Marmoutier (mss. lat.5441 fol .487) que le père d'Aimon et de Nantier était Thévin d'Orsay, fils de Galeran Payen dit Châtel, et de Béatrix, et petit-fils de Gui d'Orsay dont la veuve Theiline se remaria à Hugues de Palaiseau. Cette branche de la maison de Paris possédait notamment Issy et Fontenay. Les cimetières de ces deux paroisses furent donnés en 1084 par Payen à l'abbaye de Marmoutier (mss. lat.12878 fol. 303), dont Geoffroi, son frère, s'était fait moine. La concession de Marie de Breuillet n'est point datée ; mais la notice ajoute que plus tard Aimon qui venait d'être adoubé chevalier « Aymo, Tevini filius, miles factus… » ayant réclamé contre cet acte, reçut une indemnité ; l'abbaye posséda ensuite en paix les biens concédés pendant tout le temps que vécut Amauri III de Montfort (1108-1137) et pendant quinze ans du temps de Simon III (1137-1152). Alors surgit une nouvelle entreprise d'Aimon, qui fut réprimée par jugement de la cour du roi.

Une autre charte du prieuré N.-D. de Longpont fait état de la donation de la moitié de la terre de Soligny par Marie de Breuillet (charte CCLXXIV). De la même manière que précédemment, la charte est écrite au château de Dourdan. « Maria, filia Rainaldi de Brayolo, medietatem terre de Soliniaco, quam Bernardus de Cabrosia sancte Marie de Longo Ponte pro remedio anime sue dederat, patri suo supranominato ad velle suum faciendum cum filiis suis concessit. Pater vero ejus Deo et sancte Marie de Longo Ponte et se monachum et terram dedit, ipsa eadem Maria annuente cum filiis suis, Aymone et Nanterio. Nec illuc silendum est quod apud Dordingcum, in camera regis, hoc factum fuit, audientibus istis: Florencia, uxore Rainaldi; Maria, filia ejus, et filiis ejus, Aymone et Nanterio; Gaudefredo de Braiolo; Pagano de Sancto Yonio; Aymone et Hugone, fratribus ejus; Hugone de Cavanvilla. Postera autem die, concessit hoc idem Rainaldus, filius ejusdem Rainaldi. De hoc sunt testes: Paganus de Sancto Yonio; Aymo et Hugo, fratres ejus; Moreherius de Stampis; Petrus Bernardus; Gaufredus, major; Oylardus, famulus; Garnerius, famulus”;

Voici une transcription succincte : « Marie, fille de Renaud de Breuillet approuva, avec le consentement de ses fils et de son père susnommé, la donation de la moitié de la terre de Soligny que, pour le salut de son âme, Bernard de Chevreuse avait été faite par à l'église Sainte Marie de Longpont. Son père donna à Dieu et à Sainte Marie de Longpont et aux moines de ce lieu, cette terre, la même année que Maria avec ses fils Aymon et Nantier. Le silence n'est pas là, parce qu'à Dourdan ce don fut fait dans la chambre royale, en présence de Florie, la femme de Renaud, Marie, sa fille et les deux fils de celle-ci Aymon et Nantier, Godefroy de Breuillet, Payen de Saint-Yon, Aymon et Hugues, ses frères, Hugues de Cavanville. Le jour suivant, Renaud, le fils de Rainald de Breuillet, approuva ce même [don]. Les témoins de cela ont été : Payen de Saint Yon, Aymon et Hugues, ses frères, Moreher d'Étampes, Pierre Bernard, le régisseur Geoffroy, le serviteur Oylard, le seviteur Garnier».

Nous pouvons facilement concevoir que le prince Louis rencontra Marie de Breuillet lors d'un séjour dans son château Dourdan, berceau des Capétiens. En effet, le chevalier Renaud de Breuillet, père de Marie, est un personnage important dans l'entourage du roi. Son nom apparaît à de multiples reprises dans le cartulaire de Longpont « Rainaldus de Braiolet », «  Reinaldi de Braiolo », «  Rainaldi de Brayolo » ; en cela, il est proche du prieuré et fréquente les moines clunisiens. Vers 1090, avec Tevin de Forges, il est nommé comme arbitre juger la plainte portée par Arnoult Malviel contre les gens du prieuré de Longpont (charte LIV). En 1108, Renaud assiste les moines quand Gui Troussel demande la protection du roi Louis VI pour son domaine de Montlhéry et du prieuré de Longpont (charte XLII); puis, en 1110, lors de la confirmation de la donation de la terre de Ver par Gui Troussel (charte CC).

Marie de Breuillet, fille de Renaud, fut donc très probablement l'amie de cœur du jeune prince Louis et la mère d'Isabelle. Louis-le-Gros affectionna beaucoup celle-ci. Non seulement, il la dota d'un petit apanage, mais il lui permit d'attribuer à deux de ses enfants les prénoms royaux de Louis et de Philippe, faveur tout à fait exceptionnelle à cette époque.

 

 

La charte de l'abbaye de Saint-Père-en-Vallée

Nous voyons, dans une donation faite le dimanche avant la Passion du Seigneur, en 1175 aux moines du prieuré de Liancourt dans le Vexin, prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Père-en-Vallée, que la donatrice s'appelait Isabelle de Chaumont « Isabel de Calvo-monte ».  Cette dame confirme les libéralités de son père et lègue une hostise à Chaumont pour le repos de l'âme de son père le roi Louis, celui des âmes de Guillaume, fils d'Osmond qui était son mari, quoiqu'elle ne le dise pas, et comme aussi pour le salut de ses enfants, qui donnent leur consentement et souscrivent à la charte. Le legs est également fait au nom de Rainaud de Brailert, personnage inconnu pour l'auteur du cartulaire qui évoque, sans aucune preuve, son second mari. Vraisemblablement, il s'agit de Renaud de Breuillet, frère de Marie de Breuillet et oncle d' Isabelle de Chaumont.

«  In nomine… Ego Isabel de Calvo-monte, pro salute animæ meæ, et pro anima patris mei Lugdovici, serenissimi regis Francorum, necnon et animabus Willelmi filii Osmundi et Rainaldi de Brailert, et pro salute filiorum meorum, campum monasterii, qui ad me hæreditario jure ex dono patris mei pertinebat, et unum hospitem quem apud Calvum-montem habebam, ecclesiæ B. Petri Ledoniscuriæ et monachis ibidem nocte ac die Deo servientibus, assensu filiorum meorum, dedi in eleemosynam. Hanc oblationem publice deci, videntibus monachis, presbyteris, cleris, vidente omni populo duarum ecclesiarum, qui curcem convenerant celebri die dominico ante Passionem Domini, anno ab incarnationis Domini M°C°LXXV° ». Parmi les souscripteurs on note la présence de Louis, l'un des fils de cette princesse. Cette charte ne laisse aucun doute sur la filiation d'Isabelle. Elle était fille de Louis-le-Gros, mais il est remarquable qu'elle ne parle pas de sa mère, soit parce qu'elle ne la connaissait pas, soit pour ne pas divulguer son origine maternelle.

Guillaume de Chaumont est un gentilhomme du Vexin, fils d'Osmond seigneur de Chaumont-Guitry, il se signale à plusieurs reprises, tout comme son père, par sa bravoure sur les champs de bataille aux côtés de Louis VI luttant contre Henri 1er d'Angleterre (6). Au rapport d'Orderic Vital, il combattit en 1119 pour le roi de France, et qui fut présent au siège du château de Tillières, où ayant été fait prisonnier, ne fut mis en liberté qu'en payant une forte rançon de 200 marcs d'argent. Son mariage avec Isabelle daterait, selon l'historien Joseph Depoin, de 1114, selon Achille Luchaire du printemps 1117. On ignore la date de sa mort, antérieure cependant à 1175. L'an 1137, Étienne, roi d'Angleterre, rasa dans le Vexin le château de Quitry, qui était devenu «  un repaire de voleurs  ». Ce château appartenait sans doute à Guillaume de Chaumont, puisque, par représailles, celui-ci déclara la guerre au roi d'Angleterre. Orderic Vital mentionne «  Tunc in Vilcassino, rex munitionem Chitreii, ubi spelunca latronum erat, dejecit : unde Guillelmus de Calvo-monte cum Osmondo filio suo in regem surrexit, et pro dominus suæ præcipitio guerram facere decrevit  ». Gilles-André de La Roque reprend la cause d'Orderic Vital selon laquelle « dès le temps de Guillaume le Conquérant, Guillaume de Chaumont ayant mesme l'honneur d'épouser l'une des filles de Louis VI du nom roy de France » ( Histoire de la Maison d'Harcourt, t. II, p. 1427 ).

Selon Jean Dufour, deux sources nous renseignent sur Isabelle, une lettre d'Arnoul, évêque de Lisieux, qui indique le nom de deux de ses fils, Mathieu et Philippe, et surtout un acte en faveur de Saint-Pierre de Liancourt de 1175, par lequel, alors fort âgée, elle fait une fondation pour son père, son mari, ses enfants et y associe un certain Renaud de Breuillet. Joseph Depoin, en comparant ce document avec une charte (non datée) du cartulaire de Longpont, où Marie, fille de Renaud de Breuillet, confirme à cette abbaye une donation, à l'occasion de l'entrée de son père à Longpont comme «  frater ad succurendum, apud Dordincgum, in camera regis  » (charte CCLVI). De cette conjecture, nous dit Jean Dufour, ce Renaud de Breuillet pourrait bien être le grand-père maternel d'Isabelle, dont la mère, Marie de Breuillet, serait alors connue (7).

Isabelle avait été mariée honorablement et était reconnue pour appartenir à la famille royale. Arnoul, évêque de Lisieux, écrivit une lettre à Henri, archevêque de Reims, fils de Louis le Gros en faveur d'un Philippe de Chaumont, fils ou petit-fils d'Isabelle, lequel avait encouru la disgrâce du prélat, qui l'avait détaché du clergé de Rouen pour l'attirer au près de lui ; et dans cette lettre, l'évêque de Lisieux donne à Philippe de Chaumont la qualité de descendant de la famille royale «  Accedebat ad gratiam, quod in actibus ejus regii sanguinis refulgebat excellentia  ».

Monsieur Brial s'est attaché à fixer l'époque à laquelle le mariage d'Isabelle fut contracté. Au mois de janvier 1118, il y avait plus de deux ans que Guillaume avait épousé la fille du roi ; cela est prouvé par deux chartes du cartulaire de Saint-Père-en-Vallée. Dans la première de janvier 1118 (n.m.), la neuvième année du règne de Louis, et la troisième de la reine Adélaïde, le roi, confirmant les biens, privilèges et franchises du prieuré de Liancourt, rappelle le mariage qu'il a fait de sa fille avec Guillaume fils d'Osmond, lors duquel mariage il lui donna en dot, entre autres choses, tous les domaines royaux qu'il possédait au village de Liancourt, à l'exception de ceux qui appartenaient aux religieux de ce monastère, et dont ils étaient en possession alors et deux ans et un jour avant ledit mariage (8).

Il est vrai que l'histoire garde un profond silence sur la vie privée de Louis VI le Gros et sur ses intrigues amoureuses ; mais une lettre d'Ives de Chartres «  Ivonis episcopi Carnotensis  » donne assez à entendre que la jeunesse du roi ne fut pas toujours chaste, qu'il eut quelque inclination secrète dont l'objet n'est pas connu, quoique la chose ne fût pas ignorée de son temps ; qu'il était entouré de gens qui cherchaient à le détourner du mariage ; que sa conduite n'était pas sans reproche, qu'on en parlait mal, qu'on en plaisantait assez hautement dans la société ; et ce fut à cette époque que Louis le Gros, parvenu à l'âge de trente-six ans, épousa Adélaïde de Savoie, fille de Humbert II, nièce, par sa mère, de la comtesse de Flandre, et de Gui, archevêque de Vienne, qui fut depuis pape sous le nom de Calixte II.

 

 

Luciane de Rochefort-Montlhéry

Laissons Suger narrer l'intimité de la maison royale avec celle de Montlhéry. «  Comme par suite d'une familiarité ancienne, et pour d'autres raisons encore, ce comte avait été sénéchal de ce prince, Philippe et son fils, le seigneur Louis, firent du sénéchal le chef de l'administration de l'État, afin de s'assurer pour l'avenir la possession tranquille du château de Montlhéry, et d'obtenir paix et services du comté limitrophe de leurs domaines, savoir, celui de Rochefort et de Châteaufort, ainsi que d'autres châteaux voisins ce qui jusqu'alors n'avait pas eu lieu. La mutuelle intimité du sénéchal et des princes s'accrut a ce point que le fils le seigneur Louis, consentit à recevoir solennellement en mariage la fille de ce même Gui, quoiqu'elle ne fût pas encore nubile. Mais cette jeune personne qu'il avait acceptée pour fiancée, il ne l'eut point pour épouse; car, avant que cette union se consommât, l'empêchement pour cause de parenté fut opposé au mariage, et le fit rompre après quelques années  ».

Cette promesse de mariage fut conclue au cours de l'année 1104. Le roi était âgé de vingt-deux ans alors que Luciane était dans sa dixième année. Le « projet de mariage  » fut cassé par le pape lors du concile de Troyes, le 23 mai 1107, sous l'impulsion de l'influent évêque Yves de Chartres. Il y a donc impossibilité de voir la naissance d'un enfant de cette relation.

Considérant la jeunesse du prince Louis, nous savons qu'il fut adoubé chevalier le 24 mai 1098 (à l'âge de 17 ans) par le comte Gui 1er de Ponthieu dit Talvas. On pourrait dater la naissance d'Isabelle avant 1104. Plusieurs historiens disent «  vers 1101  ». (cf. la chronque consacrée à Luciane de Rochefort-Montlhéry).

À suivre…

 

 

Notes

(1) J. Depoin, Cartulaire de l'abbaye de Saint-Martin de Pontoise (Société Historique, Pontoise, 1904).

(2) J. Marion, Le Cartulaire du Prieuré de Notre Dame de Longpont de l'ordre de Cluny au diocèse de Paris (Impr. Perrin et Marinet, Lyon, 1879).

(3) Louis VI le Gros est quelquefois surnommé «  le Querelleur  ». Voici ce que l'on peut lire ( De la lecture des Livres François, t. X (1784) p. 15 ). «  Ce fut dans la ville de Beauvais qu'arriva, environ l'an 1084, une querelle épouvantable entre Henri, fils de Guillaume le Conquérant qui fut roi d'Angleterre après son père, et Louis, fils de Philippe 1er roi de France. Ces jeunes princes, qui se faisoient une visite d'amitié et de politesse, prirent dispute en jouant aux échecs ; ils se firent voler les échiquiers à la tête, et se blessèrent. Ils voulurent se battre ; mais Henri sentant qu'il n'avoit pas beau jeu contre le fils du roi dans une ville de France, se retira. Il s'ensuivit une guerre, et ces deux monarques, pendant leurs long règnes, se sont toujours constamment haïs  ».

(4) Au cours des siècles l'âge de la majorité a évolué selon l'époque et selon qu'il s'agissait de droit public, féodal ou civil ( majorité juridique ) et de droit privé ( majorité matrimoniale ). Pour le droit romain, il était fait une distinction entre : impuberté : jusqu'à 12 ans pour les filles et 14 pour les garçons ; minorité : entre 12-14 ans et 25 ans  ; et m ajorité : après 25 ans, (en droit privé, pour le mariage, la puissance paternelle s'exerçait même après cet âge, en droit public, à partir de 17 ans il était possible d'être soldat et il n'était possible d'être éligible ou électeur qu'à partir de 27 ans.

(5) A.W. Lewis, La date du mariage de Louis VI et d'Adélaïde de Maurienne , in: Bibliothèque de l'école des chartes, tome 148 (Paris, 1990) pp. 5-16.

(6) Aubert de la Chesnaye des Bois écrit « Otmond ».

(7) J. Dufour, in Bibliothèque de l'École des Chartes, volume 144 (Libr. Droz, Paris, 1986).

(8) M. Brial, Recherches sur la légitimité ou non-légitimité d'une fille de Louis le Gros dont la mère est inconnue.