Le prieuré Notre-Dame de Longpont

II. Pour fêter l'anniversaire de Cluny

Chronique du Vieux Marcoussy --Marcoussis--------------- _------------------------------------- Février 2010

C. Julien

 

 

Cette chronique est écrite à l'occasion de l'anniversaire de l'abbaye de Cluny (Saône-et-Loire) qui fut fondée voilà onze siècles. De nombreux événements, 296 au total, ont été programmés pour fête le 1100e anniversaire de l'abbaye de Cluny de septembre 2009 à fin 2010. Placé sous la tutelle directe du Saint-Siège, Cluny joua un rôle majeur dans le renouveau monastique français et européen des Xe et XIe siècles en devenant rapidement la maison mère de plus d'un millier de monastères qui rayonnèrent durant tout le Moyen Âge sur l'Europe occidentale. D'un point de vue architectural, l'église de Cluny fut la plus grande église romane de tous les temps.

Notre propos n'est pas de retracer l'histoire de l'abbaye de Cluny dont le lecteur peut en connaître tous les détails par des ouvrages cités en référence (1) . Parmi les travaux pionniers, citons les fouilles archéologiques de la Medieval Academy of America , dirigées par le jeune professeur d'architecture de l'université de Harvard, Kenneth John Conant . Ici, nous envisageons la seule connexion entre la maison mère et Longpont. Tous les droits accordés à Cluny ont été reportés à Longpont : exemption, immunité, parrainage papal, etc.

 

 

Un généreux donateur

C'est le 11 septembre 910 que fut signé aux assises de Bourges en présence de nombreux seigneurs et prélats, l'acte de donation par lequel le duc Guillaume céda aux apôtres Pierre et Paul, autrement dit à Rome, sa «  villa de Cluni et toutes possessions attenantes  ». Dans le recueil des Historiens des Gaules, publié en 1752, nous lisons : «  His temporibus Guillelmus comes Arvenorum et dux Aquitaniæ Cluniacum fundavit cśnobium. Sanctus Giraldus Aureliacum fundavit monasterium. Ebbo quidam princeps partium Biturigensium dolense cśnobium aedificavit  ».

Le fondateur est Guillaume 1er, surnommé le Pieux, duc des Aquitains et comte de Mâcon, fils de Bernard Plantevelue et de Ermengarde, descendant du lignage des Wilhemides. Il avait épousé Engelberge, fille du roi de Provence, Boson. Guillaume avait une sśur Ava ou Avane, dont le fils Guillaume II lui succéda. Il mourut en 918.

De vastes possessions étaient dans ses mains, hérités de ses parents ; domaines en Auvergne, en Limousin, dans les comtés de Rouergue, Berry et dans celui de Mâcon. Il obtint Cluny en novembre 893. C'est alors une villa carolingienne avec «  bâtiment s et oratoire, serfs des deux sexes, vignes et champs, prés et forêts, eaux courantes et fariniers (moulins), terres cultivées et incultes, le tout en intégralité. Ces biens, avec leurs limites connues, sont sis dans la comté de Mâcon ou alentour ». Bien que ce genre de donation soit une pratique courante au Xe siècle, les modalités de la fondation ne le sont pas, car elle s'effectue au profit des apôtres Pierre et Paul, c'est-à-dire à leurs successeurs sur le Saint-Siège. Pour cette raison éminente, Cluny devait s'acquitter d' un cens symbolique de 10 sols tous les cinq ans pour «  l'entretien d'un luminaire à Rome  ».

Reprenons les termes de la charte de fondation. La déclaration liminaire est à la hauteur de l'acte : « Il est clair pour tous ceux qui ont un jugement sain que, si la Providence de Dieu veut qu'il y ait des hommes riches, c'est afin qu'en faisant un bon usage des biens qu'ils possèdent de façon transitoire, ils méritent des récompenses qui dureront toujours. L'enseignement divin montre, en effet, que c'est possible. Il nous y exhorte formellement lorsqu'il dit : La richesse d'un homme est la rançon de son âme ». Les donataires sont précisément désignés : «  pour l'amour de Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, je donne de ma propre autorité des biens qui sont ma propriété aux apôtres Pierre et Paul : à savoir le domaine de Cluny avec cour, sa réserve et la chapelle dédiée à Marie, la sainte mère de Dieu, et à saint Pierre, prince des apôtres…  ».

Puis, le duc requiert son salut «  C'est en considération de cela et parce que je désire pourvoir à mon salut pendant qu'il en est temps que moi, Guillaume, par le don de Dieu comte et duc, j'ai estimé raisonnable, voire nécessaire, de destiner au profit de mon âme une petite portion des biens temporels qui m'ont été accordés. Bien qu'ayant été comblé là-dessus, je pourrai ainsi, lorsque le sort final m'aura tout ravi, redouter d'autant moins d'être accusé au dernier tribunal d'avoir dépensé toute ma richesse en des occupations matérielles et me réjouir d'en avoir réservé une part à autre chose  ». Pour accomplir ce projet, il n'est pas de meilleur et de plus facile moyen que d'observer la parole du Christ : “ Les pauvres, je m'en ferai des amis ”, dit-il. La demande se fait plus précise quand le donateur expose l'objet de ses libéralités : «  Je les donne aux susdits apôtres, moi Guillaume et mon épouse Engelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour le repos de l'âme de mon seigneur le roi Eudes et pour celui de mon père et de ma mère, ainsi que pour moi-même et mon épouse, pour le salut de nos âmes et de nos corps, pour Avane, qui m'a laissé ces biens en héritage, pour le profit des âmes de nos frères, de nos soeurs, de nos neveux, de tous nos proches de l'un et l'autre sexes, de nos fidèles qui sont à notre service, et aussi pour le progrès et l'intégrité de la religion catholique. Plus encore, puisque nous sommes unis à tous les chrétiens par une unique charité et une unique foi, nous faisons cette donation pour le profit de tous les croyants des temps passés, présents et futurs  ».

L'acte stipule que le don est fait pour «  qu'un monastère régulier devra être construit à Cluny en l'honneur des saints Pierre et Paul, dont les moines vivront en communauté selon la règle du bienheureux Benoît . Qu'ils possèdent, tiennent, aient et ordonnent ces biens perpétuellement et que soit ainsi établi en cet endroit un asile de prières où s'accompliront fidèlement les voeux et les oraisons ». Désormais, l' Ecclesia Cluniacensis , rangée sous l'obédience des papes, s'affirme dans l'histoire monastique en limite des terres de l'Empire et du royaume de France. Protectrice de Cluny, la papauté lui offre le droit d'exemption , l'autorité suprême empêchant les atteintes contre le monastère. Les statuts définis dans la charte de fondation sont très explicites : «  Ces moines, avec tous les biens que j'ai indiqués, seront placés sous le commandement de l'abbé Bernon (3), qui les dirigera sa vie durant et de façon régulière selon qu'il le saura et pourra. Après sa mort, les moines auront le pouvoir et la liberté de choisir comme abbé et recteur un religieux de leur ordre selon la volonté de Dieu et selon la règle de Saint Benoît, sans qu'une quelconque opposition à cette règle religieuse, de notre fait et du fait de tout puissant, ne puisse empêcher cette élection  ».

Comme dans la plupart des legs faits à l'Eglise, afin que la qualité du don soit inviolable et irrévocable, le donateur exprime les formules de châtiments perpétuels « contre quelqu'un, proche ou étranger, de quelque puissance que ce soit, de quelque niveau que ce soit, tente de porter atteinte à cette donation que je souscris pour l'amour de Dieu tout-puissant et par vénération pour les princes des apôtres Pierre et Paul, qu'il encoure tout d'abord la colère de Dieu tout-puissant, que Dieu lui retranche sa part de la terre des vivants et qu'il efface son nom du livre de la vie. Qu'il partage le sort de ceux qui ont dit au Seigneur Dieu : “Écarte-toi de nous”. Que, comme Dathan et Abiron que la terre a engloutis dans sa gueule ouverte et que l'enfer a absorbés vivants, il subisse la damnation éternelle, devienne le compagnon de Judas, qui a livré le Seigneur, et soit soumis aux châtiments perpétuels… ».

Outre la justice divine, celle des hommes est sensée agir : «  De plus, qu'il soit contraint, selon la loi de ce monde et de par la force de la puissance judiciaire, à payer cent livres d'or à ceux qui auront à recevoir la plainte contre lui et qu'il ne puisse en être dispensé par un accord fallacieux  ».

L'acte se termine par : «  Fait publiquement en la cité de Bourges. Moi, Guillaume, j'ai demandé de faire et de confirmer cet acte et je le corrobore de ma propre main. Les témoins de cette donation : Engelberge, épouse de Guillaume ; son neveu Guillaume ; l'archevêque de Bourges, Madalbert ; les évêques Adalard et Atton, ainsi que trente-sept autres personnes. Donné le 3 des ides de septembre, l'onzième année du règne du roi Charles, indiction 13. Moi, Eudes, lévite, j'ai écrit et souscrit cet acte à la place du chancelier ». Notons que le roi est Charles III le Simple, roi de France de 898 à 923. Les indications concernant la date de la donation sont assez ambiguës, puisque l'onzième année du règne du roi Charles correspond à 909, d'autre part, la treizième année de l'indiction tombe en 910.

 

 

L'Ordre Clunisien

L'acte fondateur entraîne la naissance de l'ordre clunisien rattaché directement au pape, dirigé par des abbés élus par les moines, qui se révèleront être des personnalités exceptionnelles, Cluny est un lieu de prière, de travail et d'accueil. Rapidement l'abbaye rassemble d'autres couvents sous sa direction, en France, puis dans toute l'Europe, devenant le plus important foyer de culture, d'esprit, d'ouverture et de paix. Les prieurés les plus célèbres, dénommés par «  les cinq filles de Cluny  » sont ceux de Sauxillanges en Auvergne, Souvigny, La Charité-sur -Loire, Saint-Martin-des-Champs à Paris et Lewes en Angleterre.

L'abbé Bernon, premier abbé de Cluny, entame la construction de la première église dénommée Cluny I, modeste édifice terminé sous son successeur Odon et consacré en 927 par l'évêque de Mâcon. L'abbé était élu en toute indépendance par les moines. Cette autonomie ainsi qu'une lignée d'abbés de tout premier plan permirent à Cluny de prospérer. Ce sont Maïeul (948-994), Odilon (994-1059) et Hugues (1049-1109). Saint-Maïeul, quatrième abbé, entreprend l'édification de Cluny II (modèle pour l'église de Longpont). Consacrée en 981 par l'archevêque Hugues de Bourges, elle reçoit des reliques de Pierre et de Paul qui font du monastère une petite Rome. L'église n'est cependant achevée que vers 1002-1018, sous l'abbatiat d'Odilon. C'est l'abbé Hugues de Semur qui décida de la construction d'une nouvelle église. La «  fundatio  » eut lieu le 30 septembre 1088. Cluny III témoigna de la puissance du monastère, la plus grande église de la chrétienté, elle mesurait 187 mètres de long, en comptant le narthex, et sa voûte en arc brisé s'élevait à 30 mètres . L'autel majeur fut consacré par le pape Urbain II le 25 octobre 1095 et la construction de l'abbatiale semble avoir été très rapide, même si le narthex et ses deux tours ne furent terminés qu'au XVe siècle.

Pour célébrer le onze centième anniversaire de l'abbaye de Cluny, l'abbaye de Baume-les-Messieurs, d'où est parti l'abbé Bernon pour fonder le couvent, et bien d'autres sites constituent un calendrier culturel étoffé à travers la France méridionale. Parmi les nombreux sites, nommons le monastère de Romainmôtier qui fut la première possession extérieure de l'abbaye de Cluny, grâce à une donation de la princesse Adélaïde de Bourgogne, en 928 (2).

 

Consécration de l'abbaye de Cluny (928).

 

 

L'abbé Hugues de Semur

Nous nous intéressons à cet abbé, car ce haut dignitaire accepta de fonder le prieuré de Longpont. Entré à l'abbaye de Cluny à l'âge de 15 ans, nommé grand prieur à 20 ans par l'abbé Odilon, Hugues de Semur «  Hugh de Cluny  » devient abbé à l'âge de 25 ans. Sa règle : prière et labeur. Hugues fut un des grands abbés de Cluny. Son long abbatiat de 60 ans est souvent considéré comme l'apogée du couvent. C'est l'époque de la rapide expansion de Cluny dont le prestige devient immense. L'abbaye, qui attirait beaucoup de vocations, fut sollicitée pour de nombreuses fondations, et d'autres monastères l'appelèrent pour les aider à se réformer. Au début du XIIe siècle, Cluny était à la tête d'un ordre qui comptait 1.184 monastères. La richesse de la maison-mère, la centralisation de l'Ordre et les lourdeurs du système clunisien le firent entrer dans le système féodal. Sous l'autorité d'Hugues de Semur, l'histoire de Cluny fut marquée par la collusion du temporel et du spirituel.

Hugues de Semur était un voyageur infatigable. L'abbé de Cluny, en effet, fit beaucoup de va-et-vient entre les sphères politiques et les cours ecclésiales. Dès l'année de son élection, en 1049, Hugues va participer au grand concile de Reims, dirigé par Bruno de Toul, devenu le pape Léon IX, qui initie la réforme réalisée par son successeur Grégoire VII. Conséquence du fréquent éloignement de l'abbé de la maison-mère, il est procédé au renforcement du rôle des grand prieur et prieur claustral.

Lors d'un voyage à Paris, Hugues de Semur rencontra un paralytique nommé Robert qui espérait beaucoup du saint abbé. De fait, pendant la messe célébrée à Sainte-Geneviève, le saint brandit une chasuble ayant appartenu à saint Pierre et se tourna vers le malade en chantant les paroles d'Actes 9, 33-34, adaptées pour la circonstance «  l'apôtre Pierre dit au paralytique : Robert, notre seigneur Jésus Christ te guérit. Lève-toi et arrange ton lit  ». Le malade guérit. Hugues de Semur effectue de nombreux voyages dans les centres artistiques d'Allemagne, étant le parrain de l'empereur Henri IV. Il se rend, en 1083, au Mont Cassin dont l'abbé Desiderius est un grand mécène qui fait venir des peintres grecs pour décorer son église. Hugues parcourait la chrétienté, visitant les cours royales où il avait de nombreux amis. Parmi ceux-ci, le frère cadet de Guillaume le Conquérant, Guy, fervent défenseur de la cause grégorienne, fut nommé archevêque de Vienne en 1088, puis légat papal de Pascal II, avant de devenir pape sous le nom de Calixte II ; c'est lui qui se rendit à Cluny pour canoniser l'abbé Hugues de Semur. Le prédécesseur de Guy, l'archevêque Hugues 1er était déjà un ami personnel de l'abbé.

En 1077, l'abbé Hugues de Semur fut appelé comme médiateur en Lombardie par Mathilde de Lorraine, devenue comtesse de Canosse. La rencontre historique entre l'abbé clunisien, son filleul et le pape Grégoire VII marqua le moment le plus fort du conflit qui opposa les pouvoirs spirituels et temporels lors de la querelle des investitures. Hugues était sans aucun doute auprès de son disciple le pape Urbain lors du concile de Clermont. L'abbé Hugues s'est impliqué personnellement et de plusieurs façons dans la reconquête espagnole. Lors d'un voyage en Espagne, vers 1099, l'abbé Hugues avait tenté de convertir un Sarrasin et d'autres moines furent chargés de tâches similaires.

 

 

La légende de la fondation

La dévotion de Rome à la cause monastique favorise l'hégémonie clunisienne. L'abbé de Cluny est en continuelle correspondance avec le pape, l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de France. Hugues de Semur noue des liens très étroits avec Philippe 1er , roi de France. Il associe en quelque sorte l'entreprise de reconstitution du pouvoir royal des capétiens aux fondations clunisiennes dans le Bassin parisien. Dès 1061, sa première implantation a lieu à Longpont grâce à la donation du seigneur de Montlhéry. Un peu plus tard, vers 1070, l'abbaye de Cluny fut introduite à Gassicourt, puis à Paris en 1077, quand le roi lui offre la collégiale Saint-Martin-des-Champs aussitôt transformée en prieuré. Notons que Longpont accueillit vingt-deux moines, conduits par le prieur Robert, alors que Saint-Martin ne reçut que treize religieux placés sous l'autorité du prieur Ourson.

À partir de là, soit par fondations, soit par donations, le développement des réseaux se poursuivit. En effet, l'organisation de la congrégation de Cluny a été bâtie par la constitution de réseaux monastiques. Dans la province de France, l'implantation repose sur deux gigantesques réseaux, Saint-Martin-des-Champs et La Charité , et sur six groupements régionaux, Nogent, Longpont , Lihons, Saint-Arnoul de Crépy, Coincy et Gaye. Cet ensemble regroupe 70% de tous les couvents français (3) .

 

La médiation clunisienne à Canosse en 1077. Hugues de Semur, abbé de Cluny assistant à la rencontre de l'empereur Henri IV avec Mathilde de Toscane.

 

Mais, une question se pose. Quelle est la raison de l'arrivée des Clunisiens à Longpont ?

Selon la chronique bénédictine Gallia Christiana (tome VII), il est dit que dame Hodierne de Gometz alla trouver l'abbé Hugues à Cluny pour lui demander les religieux qui tiendraient un couvent à Longpont qu'elle envisageait de fonder avec son mari Guy de Montlhéry. Le rédacteur nous narre que «  dame Hodierne offrit un calice d'or de trente onces et une chasuble précieuse  ». Ce texte fut repris en 1754 par l'abbé Lebeuf. Quelle belle légende !!

Alors, légende ou réalité ? Il n'est pas certain qu'Hodierne fît le voyage de Cluny à une époque où prendre la route était une aventure périlleuse. Par contre, nous savons que la grande impulsion clunisienne d'Hugues commença, en 1059, par de nombreux voyages dans le Bassin parisien. Hugues de Semur se trouvait à Paris à cette époque, y étant venu pour l'enterrement du roi Henri 1er , mort le 4 août 1060, et organiser la régence.

On peut facilement imaginer que le seigneur de Montlhéry, officier du roi en tant que forestier, se trouvait à la cour royale quand Hugues fut accueilli à Paris. L'intelligence vigoureuse et la sainteté du personnage ont marqué les esprits des barons Francs. Son projet global était simple : il voulait accroître autant qu'il le pouvait la grandeur de Cluny «  ordo cluniacensis  ». Hugues est très convainquant, il séduit le chevalier Guy de Montlhéry qui désire être le bienfaiteur de Cluny en fondant un monastère sur sa terre de Longpont. La fondation du couvent chef de réseau placé sous la protection de Notre-Dame est officialisée par la charte de 1061 (No. LI du cartulaire A). Geoffroy, évêque de Paris, et l'archidiacre Josselin donnèrent leur consentement en tant que présentateurs de l'église Sainte-Marie. En léguant l'autel aux moines, les autorités diocésaines conservent le droit de visite, le synode et le reste des actions qui sont dues «   videlicet synodus & circade & cetere exactiones non indebite  » .

Nous ignorons le lieu où fut signée la charte de fondation. Il est logique de prétendre que ce fut à Longpont, mais aucun indice ne le prouve car les signataires sont tous des membres de la cour épiscopale de Paris : l'évêque Geoffroy, le doyen Odon, les archidiacres Drogon, Joscelin et Yvon, le chantre Landon, le prêtre Eustache, les diacres Lancelin, Drogon, Ermen, les sous-diacres Yrfon, Odon, Garin et Lysiard. Nul chevalier de Montlhéry, ni mêmes les donateurs n'apposèrent leur signature.

Peu de temps après, au cours de la même année, une exemption de juridiction seigneuriale fut accordée par les mêmes donateurs au nom de la Sainte et Indivisible Trinité «  In nomine sancte & individue Trinitatis  ». Et le scribe précisa «  ut nullus ex hominibus supradicti Widonis, neque prepositus aut aliquia serviens, in hominibus sancte Marie de Longo Ponte…  ». C'est-à-dire : personne parmi les hommes de Guy ne fera justice aux hommes de Sainte-Marie de Longpont avant que le prieur n'ait été instruit de l'accusation. Cette fois la charte est signée par le prieur Robert et les moines Bernard et Arestan, lors d'une cérémonie à Longpont (4) .

Mentionnons que Longpont, première implantation des clunisiens en terre d'Île-de-France, fut rapidement supplanté par le prieur de Saint-Martin-des-Champs qui, ne cessant de s'accroître, devint aux XIIe et XIIIe siècles le prieuré clunisien le plus important du nord de la Loire. Toutefois , Longpont joua un rôle culturel non négligeable ayant reçu le prieuré Saint-Julien-le-Pauvre à Paris «   ecclesie sancti Juliani, martyris, que Parisius apud Parvum Pontem  » par les donations des chevaliers Etienne de Vitry et Hugues de Monteler. À partir du XIIIe siècle, le couvent situé au cśur du Quartier Latin parisien devint un centre d'accueil et de réunion des étudiants de la Sorbonne.

 

 

Les privilèges de Cluny

Par sa bulle du 17 des calendes d'avril 1095, Urbain II redéfinit les limites qualifiées de “ ban sacré ” centré sur l'autel de Cluny II que le pape vient précisément de consacrer (5). Plus tard, le privilège délivré par Lucius II à Pierre le Vénérable en 1144, reprend à la fois les termes de la «  Synodalis definitio  » en matière de juridiction épiscopale de l'abbé de Cluny sur la «  Venerabilium abbatum cluniacensium chronologia  ».

Le pape s'adresse directement à l'abbé «  Urbain, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, au vénérable frère Hugues abbé de Cluny et à ses successeurs réguliers à perpétuité. Tous les privilèges de liberté, d'immunité, d'autorité qui ont été accordés à toi, à tes prédécesseurs et à ton monastère par nos prédécesseurs nous aussi nous les accordons, donnons et confirmons par cette bulle. Nous concédons la liberté et l'immunité semblables à celles accordées par notre prédécesseur Grégoire aux autres chapelles du bourg  ».

Le diplôme continue en énumérant les prieurés placés sous l'obédience de Cluny, et notamment, cite Longpont : «  Nous ajoutons à ceci que le monastère de Mozac, celui de Sainte Marie de Vezelay, de Saint Pierre de Haute-Pierre, le monastère qu'on appelle Salles, ne soient jamais soustraits à ton autorité et à celle de tes successeurs. Nous avons décidé la même chose à propos des monastères et églises souscrites. [...] Dans le diocèse de Paris : l'église Sainte Marie de Longpont , d'Aulnay. [...] Nous confirmons que tous ces lieux susdits ou ceux que dans le futur, avec l'aide de Dieu, vous pourrez honnêtement acquérir, sont et seront par toi et tes successeurs perpétuellement possédés et régis et à ta disposition  ».

Ainsi défini, le ban sacré est sous la protection directe des successeurs de saint Pierre : «… nous décidons par l'autorité de ce présent privilège, qu'il n'est permis à aucun archevêque, aucun évêque, aucun légat du siège apostolique, sans ordre exprès du pontife romain, de proférer contre vous ou votre monastère la sentence d'excommunication ou d'interdit, non plus que d'intervenir dans votre ban judiciaire contre votre gré… ». Tout clerc ou laïc qui enfreindrait la règle «  il sera privé de son pouvoir et de son honneur , et il doit savoir qu'il sera coupable par le jugement divin d'une iniquité, et qu'il sera privé du très saint corps et sang de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et lors du dernier jugement il sera passible d'une punition sévère  ».

De plus l'abbé a le rang d'évêque par «  l'usage des huit fêtes majeures, de la dalmatique, des sandales, des gants et de la mitre  ».

 

 

L'immunité clunisienne

La bulle promulguée à Latran le 9 janvier 1098 par le pape Urbain II désigne l'immunité clunisienne. Le pontife s'adresse une nouvelle fois à l'abbé Hugues parce que «  la charité apostolique doit subvenir aux demandes et aux besoins de tous les fidèles  » et ajoute que la congrégation est si brillante qu'on peut appliquer la parole divine : « Vous êtes la lumière du monde ».

Les souverains pontifes, notamment Grégoire VII, ont accordé au monastère et aux lieux qui lui sont attachés «  la liberté, la tuitio et l'autorité  ». Tous les biens donnés à Cluny seront possédés «  dans le calme et la sécurité, et à travers toi tous tes successeurs à perpétuité  ». Et en corroborant par l'interdiction de l'anathème, l'acte d'immunité est décrété «  Aucun évêque ou autre prêtre n'entrera dans le Vénérable Monastère, pas plus qu'en aucun lieu à lui soumis, à l'occasion de l'ordination ou de la consécration d'un autel, ou d'une église, de prêtres ou de diacres, ou la célébration des messes, sauf s'il y a été invité par l'abbé du monastère, ou les prieurs soumis au monastère .

Il semble que le pape veuille éteindre toutes les chicanes menées contre Cluny, et notamment celles de l'évêque de Mâcon dont le couvent était dans son diocèse «  Mais il sera permis à tes moines partout où ils sont, de recevoir de qui ils voudront l'ordination, où il plaira à toi, à eux et à vos successeurs. Nous interdisons cependant sous la même menace d'anathème que Cluny ni aucun des lieux qui en dépendent ne soit frappé par un évêque ou des prêtres d'interdit, d'excommunication ou d'anathème. En effet l'autorité du siège apostolique ne supporte pas que la liberté par elle concédée soit battue en brèche par quiconque. Donc tes frères et tes moines, partout, ne sont pas tenus dans les liens de l'excommunication, de l'interdit ou de la malédiction d'un quelconque évêque  ».

 

Les ruines du collège de Cluny , c'est-à-dire l'emplacement de l'Hôtel des 3 Collèges, vu du bas de l'actuelle rue Cujas (mine de plomb du XIXe siècle).

 

Il sera permis aussi à tous les frères de choisir des prêtres dans leurs églises, de telle sorte qu'ils se voient confier le soin des âmes sans vénalité, par les évêques ou les vicaires de l'évêque. Alors, les prêtres obtiendront le droit de célébrer les offices par bonté du siège apostolique. Les frères feront cependant consacrer leurs églises et leurs autels par les évêques dont ils dépendent. Ils devront évidemment le faire gratuitement et sans vénalité. Autrement, qu'ils acceptent les sacrements des consécrations d'un autre évêque catholique, qu'ils préféreront.

Urbain II poursuit son discours par des règles de vie dans la congrégation. Chaque prieuré clunisien doit être :
• un territoire de piété et de miséricorde à tous ceux qui fuient pour leur salut,
• un port de salut où l'injuste qui veut faire pénitence ne sera pas repoussé,
• un asile de rédemption pour un clerc lié par l'anathème qui demande à être admis à Cluny ou dans les lieux qui lui sont soumis, soit pour y être enterré, soit pour sauver sa vie et faire son salut,
• un lie
u soit pour tous ceux qui y viennent pour recevoir la miséricorde divine, le bienfait de la bénédiction et de l'absolution apostolique.

En outre, il est ordonné qu'il est interdit à tout homme de troubler le Vénérable Monastère et les lieux qui lui sont soumis, mais que leurs églises, les dîmes, les possessions, et tous les autres biens, qui ont été donnés pour le salut des âmes, ou le seront dans le futur, si Dieu le veut, restent intacts en leur possession. Enfin la formule destinée à ceux qui viendraient à désobéir est prononcée : «  Si un clerc ou un laïc ose s'élever en connaissance de cause contre notre charte, après la seconde et la troisième réprimande, s'il n'a pas fait amende honorable, il sera privé de la dignité de sa puissance et de son honneur, et qu'il sache qu'il est coupable par jugement divin d'une iniquité ; et qu'il doit s'amender par le très saint corps du sang de Dieu et de notre rédempteur Jésus-Christ… ».

 

 

Mise au point

Dans cette partie, nous voulons rétablir certaines erreurs récentes parues dans un article intitulé «  Longpont, site clunisien en Parisis  ». Sans faire de grands développements, nous remettons simplement les choses en place.

  • Tout d'abord le terme " Parisis " est incorrect puisqu'au XIe siècle Longpont était situé dans le pays d'Hurepoix, le Parisis désigne la plaine de France au nord de Paris. L'auteur a peut-être voulu dire la " civitas des Parisis ", mais ce terme gallo-romain n'est plus convenable au XIe siècle pour désigner le sud parisien.
  • L'hypothèse des " moines de Cluny en voyage de prospection à Paris pour y construire un centre – l'actuel musée de Cluny " constitue une "fantaisie d'auteur" d'autant que l'actuel musée du Moyen Âge (et non «  de Cluny  ») ne fut pas fondé avant le XIVe siècle. En effet, les capitulants de Cluny se retrouvaient dans deux grandes préoccupations : les étudiants et le péril de l'hérésie. Les étudiants suivront les cours à Paris, dans le Collège de Cluny, construit dans le voisinage de la Sorbonne (exactement rue Cujas) et dans le ressort de l'Université. Il fut fondé en 1261 (deux siècles exactement après Longpont) par Yves de Vergy, abbé de Cluny. L'Ordre de Cluny envoyait ses novices apprendre la philosophie et la théologie poursuivant leurs études pour atteindre le doctorat. Les professeurs étaient hébergés, à quelques pas, dans l'Hôtel de Cluny (6). En 1061, l'emplacement de ce qui deviendra le collège de Cluny n'était occupé que par les ruines des vieux Thermes Gallo-romains. D'autre part, le voyage n'était pas la vocation des moines. Seul l'abbé ou le grand-prieur ou les définiteurs de Cluny pouvaient se déplacer. Que viendraient faire vingt-deux moines à Paris au milieu du XIe siècle? Cluny n'était pas le club Med !!
  • Une confusion est faite par l'emploi du terme " le droit d'exemption " qui n'est pas l'antonyme de la " commende ". Le droit d'exemption avait été accordé dès la fondation par Guy de Montlhéry (charte XLI du cartulaire A) de manière identique à celui donné à Cluny. Par ce droit le seigneur abandonnait «  la basse et moyenne justice jusqu'à 60 sols  » au prieur de Longpont. Cela signifiait que Longpont devenait une seigneurie ecclésiastique. Il faut opposer le régime de la «  commende  » au régime «  conventuel  ». D'autre part la mise en commende du prieuré de Longpont eut lieu bien avant 1534. Pour s'en persuader, le lecteur pourrait consulter l'ouvrage du Professeur Racinet, un des grands spécialistes de l'abbaye de Cluny.
  • Les moines de Longpont n'ont jamais possédé le prieuré de Saint-Martin-des-Champs, même «  pour quelque(s) temps  ». Longpont fut chef d'un réseau régional en possédant de petits prieurés comme Orsay, Forges-les-Bains, Montlhéry, Milly, Saint-Julien-le-Pauvre, Auffargis, etc. Certes, deux prieurs de Saint-Martin-des-Champs furent simultanément prieur conventuel de Longpont dont Guillaume de Milly à la fin du XIIe siècle, mais le puissant prieuré parisien n'est jamais entré dans le temporel de Longpont.
  • Le citoyen Suisse qui acheta le prieuré de Longpont qui était devenu bien national en 1790 est Mr Hogguer et non Hoggier .

 

 

Notes

(1) Parmi la kyrielle d'ouvrages consacrés à Cluny, on peut citer : (a) K.J. Conant, Cluny, les églises et la maison du chef d'ordre , Cambridge, Mâcon, 1968. (b) M. Pacaud, L'Ordre de Cluny , Fayard, Paris, 1986. (c) C. Sapin, Cluny II et l'interprétation archéologique de son plan , Paris, 1990, (d) Ph. Racinet, Crises et Renouveaux, les monastères clunisiens à la fin du Moyen Âge , Artois Press Univ., Arras, 1997. (e) D. Riche, L'Ordre de Cluny à la fin du Moyen Âge , CERCOR, Saint-Etienne, 2000, (f) Dom G. Charvin, Statuts, chapitres généraux et visites de l'Ordre de Cluny , Ed. Boccard, Paris, 1965-1982.

(2) Romainmôtier (canton de Vaud) est le plus ancien monastère de Suisse, fondé vers 430 par saint Romain. Le couvent prospéra jusqu'au XVe siècle et fut supprimée en 1536 à l'introduction de la Réforme.

(3) La Cluniacensis ecclesia était un ensemble de couvents regroupés en provinces clunisiennes s'étendant chacune sur plusieurs diocèses : Lyon, Provence, France, Auvergne, Allemagne et Angleterre et Écosse.

(4) Le moine Bernard devint prieur conventuel de Longpont de 1066 à 1070.

(5) Urbain II, de son nom Eudes de Châtillon, fut pape de 1088 à 1099. Issu d'une famille aristocratique champenoise en 1042, il reçut la formation de moine bénédiction avant de devenir chanoine puis archidiacre à Reims. Il prit le froc de moine à Cluny en 1067, où il devint le Grand prieur vers 1073. Appelé à Rome par Grégoire VII pour mener sa réforme, il est nommé cardinal-évêque d'Ostie. Nommé légat en France, Eudes s'affronte à l'antipape Clément III et fait condamner, par plusieurs synodes, l'empereur Henri IV. Il est élu puis consacré pape le 12 mars 1088. Le nom d'Urbain II est resté dans l'Histoire pour avoir été celui qui, le 27 novembre 1095, lança l'appel de Clermont qui causa la première Croisade. Urbain II mourut le 29 juillet 1099.

(6) Le Musée national du Moyen Âge, est installé dans deux monuments parisiens exceptionnels : les thermes gallo-romains (Ier-IIIe siècles) et l'hôtel des abbés de Cluny (fin XVe siècle).

 

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