Le prieuré Notre-Dame de Longpont

VII. Les visites clunisiennes du XVe siècle

Chronique du Vieux Marcoussy --Marcoussis-------------- --_------------------------------------A Avril 2010

C. Julien

 

 

Cette chronique concerne l'état du prieuré Notre-Dame de Longpont «  prioratus et ecclesia Sancte Mariæ de Longoponte  » au XVe siècle qui fut une période difficile pour le monastère ; la décadence était due à diverses raisons. Bien qu'une autre vision se dégage de l'implantation du prieuré dans le quotidien, Philippe Racinet nous dit : «  le prieuré clunisien est une composante essentielle du monde aristocratique des XIe et XIIIe siècle  ». En est-il de même au XVe siècle ? Nous allons tenter de répondre à cette question.

Pour construire ce texte, nous nous sommes appuyés sur plusieurs documents dont le tome IV des Statuts, chapitres généraux et visites de l'ordre de Cluny , édités et publiés par Dom Charvin en 1970 (1). Couvrant la période 1409-1508, il s'agit de documents en latin, pour la plupart, conservés aux Archives nationales.

 

 

Le Chapitre général de Cluny

Afin d'associer les nombreux couvents clunisiens à la gestion commune tout en les contrôlant, une nouvelle organisation avait été mise en place dès le début du XIIe siècle. C'est l'abbé Pierre le Vénérable qui, en 1132, introduisit une réforme de la sphère clunisienne en réunissant une assemblée annuelle, le Chapitre général , juridiction constituée par les supérieurs de chaque monastère et même des chambriers. Il semble également que le Chapitre général de Cluny, quelquefois appelé la Diète , soit une émanation des dispositions pontificales du XIIe siècle. La juridiction devant laquelle étaient lus les rapports des visiteurs prit le nom de Définitoire ou Chapitre général et les membres de ce tribunal reçurent celui de Définiteurs . Au XIVe siècle, ces derniers étaient théoriquement au nombre de quinze.

Les souverains pontifes étaient attachés à l'unité de Cluny, abbaye placée directement sous leur protection. En 1247, Innocent IV aide Guillaume de Pontoise à lutter contre la désobéissance de certains prieurs sans que les résistances ne cessent complètement. Il s'agissait des prieurs de Longpont, Saint-Martin-des-Champs, Joigny, Nogent-le-Rotrou et quelques autres. En 1272, le pape Grégoire X intervient pour le même sujet (2) .

«  Tous les couvents clunisiens sont astreints à verser un cens annuel, en signe de soumission et afin de participer aux dépenses de l'ordre  », nous dit Denyse Riche. Les définiteurs prennent des précautions pour la levée des impositions. En 1297, le prieur de Longpont avec celui de La Charité-sur -Loire assistés du chambrier de Saint-Martin-des-Champs sont chargés de veiller à ce que 4.000 livres soient réparties de façon équitable sans nuire à l'aumônerie. Au XIVe siècle, les prieurés ne peuvent plus répondre, il faut recourir à l'emprunt (3).

Les procès verbaux des Chapitres généraux de Cluny sont tous rédigés suivant une ordonnance immuable. D'abord les définiteurs, élus par le collège des prieurs sont nommés avec les auditeurs de la cause, les auditeurs aux excuses, viennent ensuite, généralement par binôme, les visiteurs de l'abbaye-mère. Plusieurs articles relatifs à l'organisation de l'Ordre clunisien et de la vie monacale sont discutés. Les procès-verbaux de visite des maisons dépendantes de l'ordre sont présentés par province clunisienne ou chambrerie . Toutes les provinces ne sont pas examinées la même année, mais nous assistons à un roulement. Viennent ensuite deux types de liste de prélats convoqués régulièrement à la diète de Cluny : ceux qui ont envoyé une lettre d'excuse à l'abbé et ceux qui ont été absents sans motif. Ces derniers, sur la réquisition des auditeurs aux excuses se voient publiquement excommuniés.

Au début du XVe siècle, les visiteurs de Cluny constatent que de nombreux religieux de ce " monastère sacré " ont une existence correcte et sont de bons dévots. Par contre, du temps du "seigneur abbé Raymond", un certain relâchement s'était fait jour. En avril 1438, le cinquième article du procès-verbal recommande, pour la grâce de Dieu, une observation rigoureuse de la Règle «  quantum ad regulares observantias et alias consuetudines  » tant dans l'église, le cloître, les dortoirs que dans le chapitre et au réfectoire. Les relations entre les moines et le prieur claustral et les autres officiers de l'abbaye doivent respecter la coutume clunisienne. Une mention est faite de l'intervention pontificale, lors d'une visite canonique faite par deux commissaires désignés par le pape Martin V qui eut lieu au cours de l'automne 1418. Il s'agissait d'introduire une réforme. Les visiteurs notent la distribution de vin au cours des repas et recommandent aux moines de mouiller leur boisson. Le breuvage ne sera que de l'eau colorée «  sed aqua colorata  ».

 

 

Le régime de la commende

Sur ce point Jules Marion a fait une erreur, faute d'avoir eu certains documents en mains (4). «  Le prieuré de Longpont fut mis en commende en 1550, et Guillaume Raguyer en fut le premier prieur commendataire  », nous dit l'éditeur du Cartulaire (page 28). Dans ce qui suit, nous allons montrer que la commende fut introduite à Longpont environ un siècle plus tôt. Si l'on s'en tient à la liste donnée par Marion et aux documents de Dom Charvin, Zacharie de Tologny serait le premier prieur commendataire de Longpont qui aurait détenu ce bénéfice de 1440 à 1460 (5).

Sous le régime de la commende «  in commendam  », un monastère (abbaye ou prieuré), la perception des revenus était faite au profit d'un ecclésiastique qui n'exerçait pas forcément son autorité sur la vie monastique. Ce système d'appropriation d'un bénéfice eut des conséquences pernicieuses tant sur le spirituel que sur le temporel, provoquant la décadence des monastères.

Bien que divers auteurs parlent de la mise en place de la commende lors de la signature du traité de Bologne du 18 août 1516 entre le pape Léon X et le chancelier Duprat, ambassadeur de François 1er, le régime de commende vit le jour dès le VIe siècle au temps des invasions barbares. Abolie pendant deux siècles, la commende revit le jour sous les papes d'Avignon qui pratiquaient le clientélisme pour accroître leurs adhérents.

Le traité de Bologne institua la règle de partage des revenus. À Longpont, nous trouvons différents concordats entre le prieur commendataire et les moines pour le partage de la mense prieurale en trois lots d'égale valeur : celui du prieur, celui des moines et le troisième tiers était dévolu au paiement des charges du couvent. Mais, l'application de cette règle fut difficile, les abus des prieurs commendataires provoquèrent des conflits qui furent portés devant les juridictions du royaume.

 

 

Les Diètes de Cluny des années 1400-1430

Le procès-verbal du Chapitre général tenu à l'abbaye de Cluny, les 28-29 avril 1409, nous apprend que le prieur de Longpont a été élu par l'assemblée capitulaire avec treize autres prélats, dont le Grand-prieur de Cluny et les prieurs de La Charité-sur -Loire et Pont-aux-Moines, pour remplir les fonctions de définiteurs. «  Anno doimini MDCCCIX, die dominica qua cantatum fuit in sancta Dei ecclesia Jubilate, fuerunt facte diffinitiones sequentes per reverendos patres et domnos diffinitores Capituli generalis, apud Cluniacum celebrati et die predictis, et fuerunt diffinitores, prior major Cluniacensis, prior Caritate, prior Longo Ponte, prior de Ponte Monachorum… ».

La même année le sacristain de Saint-Martin des Champs et Petrus Alverniaci, prieur de Nantier sont nommés visiteurs de la province de France. Ils exposent aux nobles définiteurs qu'ils ont observé que le prieur de Longpont en qualité de patron d'Orangis, aux revenus modérés, percevait annuellement quinze setiers de blé, que le montant des dîmes avec le gros du curé s'élevait à trente-six setiers de blé. Aussi, les prélèvements sur les autres serfs d'une bovée et trente-deux pintes de vin sont nuisibles, et annonce publiquement être dispensés de la dîme d'Orengis «  Exposuit nobis diffinitoribus prior de Longoponte qualiter de cime de Ournigiaco, spectantes ad eum, modici sunt valoris, ita quod quolibet anno vix valere possunt XV sextaria bladi; et ratione hujus decime, tenetur solvere quolibet anno, curato dicti loci, pro suo grosso, XXXVI sextaria bladi, et quibusdam aliis hominibus unum bovem, XXXII pintas vini, quod est sibi valde onerosum et damnosum; et ut a dicto onere remaneret quittatus et immunis vellet dicte decime de Ournigiaco renuntiare  » (6).

Les visiteurs déclarent que cela ne peut être fait sans leur permission comme il en fut à Châteaurenard et à Sorgues. Ils en informent le prieur de Longpont que cette affaire sera portée devant le prochain Chapitre qui en décidera «  quod facere non vellet sine nostra licentia, supplicans nobis quatenus sibi vellemus dare licentiam dicte decime renuntiandi. Bine est quod nos committimus prioribus de Castro Rignardi et de Sorgis, quatenus super premissis se informent an ista renuntiatio fuerit utilis priori et prioratui de Longoponte, et informationem quam super hoc fecerint reportent seu transmittant, sub sigillis suis inclusam, domnis diffinitoribus proximi Capituli generalis ad finem quod super hoc possint debite ordinare  ».

Le 13 avril 1410, une visite a lieu au prieuré de Saint-Yon, dépendance de La Charité-sur -Loire. Il n'y a aucun religieux et les bâtiments sont totalement en ruines. «  In prioratu de Sancto Yonio, a Caritate dependente, non est ibi prior neque monachus. Prioratus est in maxima ruina. Prior residet in Caritate ». Le prieur demeure à La Charité. Il lui est ordonné de faire les réparations et d'y venir habiter avec un moine pour servir Dieu décemment. Le seigneur prieur de La Charité qui perçoit les fruits est invité à participer aux réparations.

À Longpont, les visiteurs comptent quatorze moines avec le prieur. Le service divin est bien fait mais les bâtiments sont légèrement en ruines à l'intérieur comme à l'extérieur. «  In prioratu de Longoponte, sunt ibi XIV monachi cum priore ; bene deserviunt in divinis et incedunt honeste ; edificia minantur ruinam intus et extra  ». Les définiteurs demandent au chambrier et au vicaire de la province de France de produire une copie de la visite, tant celle dudit prieuré que celle de ses dépendances, pour contrôler l'exécution de ce qui a été demandé. Il s'agit des prieurés du réseau clunisien énoncés par la suite « Sequuntur nomina subditorum dieti prioratus; et primo, prioratus de Falgis [Forges], de Horsaio [Orsay], Sancti Juliani Pauperis [Saint-Julien-le-Pauvre], de Monte Leideyrio [Montlhéry]» (7).

 

 

Les définiteurs du Chapitre général, assemblés le 28 avril 1420, nomment le prieur de Longpont parmi les visiteurs de la province de France «  Sequuntur visitatores provincie Francie, prior de Longoponte et prior Sancti Jacobi Trecensis  ». Une lettre d'Etienne, prieur de Notre-Dame de Longpont «  frater Stephanus, humilis prior domus vestre Beate Marie de Longoponte  », est adressée à l'abbé de Cluny, Eudes de La Perrière «  reverendissimo in Christo patri ac domino, domino O [doni], Dei gratia Abbati Cluniacensi, sacroque conventui ejusdem loci  » pour excuser son absence au Chapitre général de Cluny qui doit se tenir le dimanche célébrant le Jubilée de la Sainte Vierge «  apud Cluniacum celebrandum, nequeam, prout et vellem, personaliter interesse ; paternitatem vestram ad devocionem requiro et exoro, quatenus absenciam meam habere digne mini, ex causis hujusmodi, excusatam  ». Cette lettre, portant le sceau du prieur, est datée de Paris, le 6 avril 1429.

Le 8 mai 1435, sous la présidence du prieur claustral de Cluny «  videlicet prior claustralis Cluniacensis  », le Chapitre général de l'Ordre élit deux visiteurs de la province de France : le prieur de Longpont et le prieur de Capiaco.

Le 21 avril 1437, le Chapitre général de Cluny s'ouvre avec l'élection de quinze définiteurs «  facte fuerubt definitiones sequentes in camera definitionum monasterii Cluniacensis, et fuerunt definitores hi qui sequuntur, authoritate apostolica electi, videlicet : prior claustralis Cluniacensis, prior de Mantula, prior de Longoponte…  ». Outre ses fonctions de définiteur, le prieur de Longpont est nommé visiteur du monastère de Cluny, fonction qu'il effectua avec deux autres commissaires : le prieur de Fallifoco et le prieur de Nigro Stabulo. Dans leur rapport les visiteurs de la province de France, en décembre 1434, examinent l'état de 22 maisons dont le prieuré de Saint-Martin-des-Champs peuplé de soixante religieux alors qu'un quota de 70 moines est la règle. Le prieur et les chapelains sont désinvoltes, indécents, attirés par la vie facile «  prior et religiosi capellani sui lubricam, obscenam…  », et ledit chapelain a des vêtements excessivement dépravés. Rien ne va à Saint-Martin, le silence n'est pas respecté, la fête de Saint-Martin est célébrée dans une indignité totale, le sous-prieur infirmier ne respecte pas les horaires canoniques… De plus, le prieur de Saint-Martin est accusé de simonie. Les définiteurs élus, sous l'autorité apostolique, par le Chapitre général sont sollicités ; les prieurs de Longpont et de Saint-Leu d'Esserent interviennent pour faire un rapport qui sera transmis à la prochaine Diète générale de Cluny. De nombreux chefs de maisons clunisiennes sont excommuniés au cours du chapitre d'avril 1437 pour absence «  excommunicati qui non venerunt ad presens Capitulum  » ; c'est un total de trente prélats.

Le Chapitre des 4-7 mai 1449 est consacré à l'examen des maisons clunisiennes de la province de France ; 63 couvents sont concernés. Le collège des quinze définiteurs est placé sous la présidence du prieur claustral de Cluny. La première visite a été consacrée au prieuré de La Charité-sur -Loire «  se visitasse prioratum conventualem Beate Marie de Caritate supra Ligerim  », placé dans la dépendance immédiate de Cluny. Pour certains monastères la situation est bien meilleure, les méfaits de la guerre semblent oubliés. Nous pouvons lire «  Bene regit in spirualibus et temporalibus  ». Pour d'autres couvents la situation est très délicate, ruines et désolations sont observées ; toutes les réparations sont nécessaires «  multe reparationes ibidem sunt necessario fiende  ». À Ganagobie, le prieur et les six moines respectent les heures canoniques jour et nuit, mais il pleut dans l'église. Le nouveau prieur est instamment invité à faire les réparations majeures dans le cours de cette année. À Beaumont-sur-Oise, au prieuré Saint-Léonor, dépendance de Saint-Martin-des-Champs, ni les terres arables, ni les vignes ne sont cultivées. Les définiteurs invitent le prieur à faire le service divin et à mettre ses terres en cultures (8). Par contre dans une autre dépendance de Saint-Martin, à Saint-Nicolas-les-Acy, les réparations principales ont été effectuées et les héritages sont labourés et cultivés. Aux environs, à Saint-Christophe-en–Halatte, dépendance de La Charité , la grange est en grande ruine et tous les bâtiments sont détruits suite aux guerres «  grangia est multum ruinosa ; cetera edificia sunt in totali ruina propter guerras  ».

Plusieurs prélats qui avaient été excommuniés publiquement par contumace, ont aggravé leur cas. Le prieur de Longpont fait partie des 25 condamnés pour ne pas avoir été présent au Chapitre général «  déshonorant leur monastère et l'ordre de Cluny  » pendant plusieurs années. En avril 1450, le prieur de Longpont n'a pas répondu à la convocation de son supérieur ; absent au Chapitre général, il est excommunié et suspendu jusqu'au prochain chapitre.

 

 

La commende à Longpont au XVe siècle

Pendant la seconde moitié du XVe siècle, l'usage de donner des abbayes et même des prieurés en commende se multiplia. Cette façon de procéder, on le sait, fit naître de nombreux abus. Les abbés ou les prieurs commendataires, ne résidant pas, ne pouvaient point administrer eux-mêmes leurs bénéfices ; ils nommaient quelqu'un pour les remplacer et ne s'occupaient nullement de la façon dont ce mandataire s'acquittait de ses fonctions. La plupart du temps, à cette époque, les titulaires se désintéressaient complètement de leurs bénéfices, ou pour mieux dire, ils les considéraient simplement comme une source de riches revenus. Les inconvénients étaient moins grands quand il s'agissait de petits prieurés; l'abbé ou le moine, qui en était chargé n'éprouvait ordinairement aucune difficulté à remplir sa tâche. Mais avait-on affaire à d'importants prieurés comme Longpont, on comprend aisément les difficultés qu'avait à se faire obéir celui à qui manquaient le titre et l'autorité nécessaires. La permission du cumul aggravait encore le mal : la dispense de résider devenait dès lors une nécessité.

Loin d'être une exception, cet état de choses était devenu la règle dont profitaient quelques privilégiés à l'époque qui nous occupe : Zacharie de Tologny ou de Toulongon fut de ce nombre et devint simultanément prieur commendataire de Longpont, de Port-Dieu et plus tard de Marsigny ; il acquit, de plus, le prieuré de Saint-Julien-le-Pauvre de Paris. Comme la plupart de ses collègues il se contenta de percevoir chaque année l'argent que lui rapportaient ces bénéfices, et laissa à d'autres le soin de leur administration spirituelle et temporelle. Le plus souvent au moine le plus âgé qui assurait la fonction de prieur claustral. Ainsi Longpont ne se releva pas des ruines de la guerre et la décadence s'accentua sous le priorat de Zacharie de Tologny.

Nous n'avons pratiquement aucune information sur ce personnage. Seul, le catalogue des prieurs de Marcigny par le frère M. Dubois ( Monographie des communes du Charolais et du Brionnais , vol. II, 1904) donne Zacharie de Tologny, alias de Toulongeon, comme ayant eu le bénéfice de ce couvent entre 1470 à 1490. Il avait également le titre de conseiller du roi. Les prieurs proprement dits de Marcigny, couvent clunisien du Brionnais, avaient autorité universelle sur le monastère des Bénédictins de cette ville, et temporelle sur celui des Bénédictines.

Plusieurs procès-verbaux des Chapitre généraux de Cluny, édités par Dom Charvin mentionnent les difficultés du prieuré N.-D. de Longpont suite à la commende. Le sujet a été repris récemment par Philippe Racinet, l'un des spécialistes de l'Histoire clunisienne. Toutefois, ces deux auteurs parlent d'un prieur commendataire sans le nommer.

C'est le compte-rendu du Chapitre général, réuni à Cluny, le 16 mai 1451 qui donne la clef de cette énigme. Le Chapitre général écouta le rapport de l'état du temporel et du spirituel du prieuré de Longpont effectué au cours de l'hiver précédent par les visiteurs de la province clunisienne de France. Le prieur de la maison conventuelle de Longpont au diocèse de Paris n'a pas résigné le prieuré de Port-Dieu qu'il tient en commende et même temps que le prieuré de Saint-Julien le Pauvre, dépendance de Longpont. « In prioratu conventuali de Longoponte, Parisiensis diocesis, prior qui moram trahit in prioratu de Portu Dei, quem tenet in commendam, et etiam prioratum Sancti Juliani Paupetis, subditum dicti prioratui de Longoponte  ». Ainsi le prieuré de Longpont était sous le régime de la commende ; son chef détenait le prieuré de Port-Dieu «  Portu Dei  » (Corrèze, arr. Ussel, cant. Bort) dépendance de la Chaise-Dieu (non clunisien) et le prieuré de Saint-Julien à Paris où, semble-t-il, il demeurait.

Les visiteurs donnent une description inquiétante des bâtiments conventuels pour lesquels le prieur n'a pas daigné de faire les grosses réparations, de plus la rumeur publique prétend que le prieur a vendu une maison proche dudit couvent « Prioratus ipse indiget magnis reparationibus. Fama publica est quod dictus prior alienavit quanidam domum dicto prioratui pertinentem, situatam juxta dictum prioratum et tradidit decano de Billon ». Trois moines seulement célèbrent l'office divin ; les dortoirs ne sont pas utilisables ; les ornements religieux bien tenus ; par contre le cloître, les dortoirs, la chapelle du prieur, la grange et les autres bâtiments ont besoin de réparations importantes «  Tres sunt ibidem religiosi celebrantes in divinis. Dormitorium non est aptum ad dormiendum. Ecclesia ornamentis est bene munita. Claustrum, dormitorium, capella domni prioris, grangia et alia edificia magnis indigent reparationibus  ». Devant cet état de délabrement, les définiteurs demandent au révérend père abbé d'abolir la commende à Longpont, de la faire révoquer par le pape. «  Diffiniunt diffinitores et ordinant quod reverendus pater, dominus Abbas noster communis, predictam commendam et alias commendas ecclesiasticis secularibus aut sancti Benedicti, seu capitulis, conventibus, extra Ordinem nostrum factas, erga dominum nostrum papam revocare cum effectu procuret ; et ad premissa complenda commendatarium debite compellat et compelli faciat. Cetera ordinata per visitatores adimpleantur  ».

Notons que parmi les prélats qui ne sont pas venu à Cluny en 1451, le prieur de Longpont avait envoyé une lettre à l'abbé pour excuser son absence «  suas excusationes per litteras patentes  ». Une trentaine d'autres prieurs absents sans excuses sont excommuniés publiquement.

Il est évident que, dès le milieu du XVe siècle, plusieurs prieurés clunisiens sont tenus en commende. Lors leur visite du 10 mars 1453, les commissaires clunisiens précisent que le prieuré de Saint-Martin-des-Champs est placé sous la commende, le prieur commendataire étant Jacques Jouvenel des Ursins, archevêque de Reims et patriarche d'Antioche «  dominus patriarcha Antiochenus  » (9). À cette époque, comme à Longpont, la population monacale est réduite, le prieuré est occupé par quatorze moines profès et quatre novices qui célèbrent six messes par jour selon le rite ancien. Les visiteurs font remarquer que le silence n'est pas respecté tant au cloître qu'au réfectoire, dans l'église et dans les dortoirs.

Le prieur de Longpont n'a pas siégé au Chapitre général du 22 avril 1453, il n'a pas présenté d'excuse par l'envoi de lettres patentes à l'abbé de Cluny. De ce fait les définiteurs décident son excommunication avec huit autres prieurs. L'année suivante, le prieur de Longpont est encore absent de Cluny. N'ayant pas reçu de légitimes excuses, le sacristain et l'aumônier de Cluny, élus aux fonctions d'auditeurs aux dispenses demandent la punition des absents et prononcent l'excommunication.

 

 

Les Chapitres de la fin du XVe siècle

Le chapitre général du 27 avril 1455 fut consacré à l'inspection des maisons de la province de France. Les commissaires clunisiens avaient précédemment visité Longpont et Saint-Julien-le-Pauvre. «  In prioratu de Longo Ponte, qui conventualis est, sunt sex religiosi. Edificia pro majori parte ruerunt ; religiosi sunt pessime administrati. Quidam secularis gubernat prioratum pro priore de Portu Dei, ordinis sancti Benedicti, quem tenet in commendam. Diffiniunt diffinitores quod prefatus reverendus pater dominus Cluniacensis predictam commendam revocari pro posse procuret ». Longpont est tenu par six moines, les bâtiments sont ruinés en partie, les religieux sont dans une situation très mauvaise. Quant au prieur, la situation est identique à celle de 1451. Il continue à gouverner le prieuré de Port-Dieu et la commende sévit toujours à Longpont, état dont les définiteurs réclament l'abrogation.

 

 

La situation ne vaut guère mieux à Paris où la succursale de Longpont est en grandes ruines «  In prioratu Sancti Juliani Pauperis, Parisius, unito prioratui, ut fertur, de Longo Ponte, qui in pluribus maximam minatur ruinam  ». Le prieuré est jeté bas, nous dit le scribe «  et est quasi prostratus  ». Le prieuré est occupé par les étudiants de l'Université de Paris « unde studentes artium qui consueverunt ibidem congregari, a quibus prior percipit magnum commodum, conqueruntur. Prior de Longo Ponte, sui commendatarius, alienavit plures redditus et dietim alienat, et ni si de celeri remedio succurratur ad totius desolationis deducetur. Diffiniunt diffinitores quod reverendissimus pater dominus Abbas Cluniacensis predictam unionem revocari pro posse procuret, et de uno priore ibidem constituendo provideat  ». Encore une fois, les définiteurs prient le Père abbé de révoquer le prieur commendataire responsable de toutes les désolations.

L'année suivante, au cours du Chapitre général d'avril 1456, le prieur de Longont est encore une fois excommunié pour son absence. À cause de la peste, les visiteurs précédents ne sont pas venus à Cluny les 23-27 avril 1458. Le compte-rendu de visite montre encore une fois un prieuré de Longpont en ruines, placé sous le régime de la commende. Brièvement, les visiteurs font l'état des lieux, décrivent une désolation et en font le reproche à l'Ordre «  In prioratu de Longo Ponte conventuali commendato, edificia sunt omnino ruinosa; et breviter, ad relationem visitatorum, nisi in brevi provideatur, dictus prioratus deveniet ad totius desolationis opprobrium et Ordinis vituperium  ». Les définiteurs renouvellent, au Père abbé, leur offre de révocation du prieur commendataire de Longpont. «  Diffiniunt diffinitores quod reverendus pater dominus noster Abbas renovationem dicte Commende de revocare, et alias debite providere procuret. Ceteraque ordinataper visitatores inviolabiliter observentur  ».

Le prieuré de Saint-Julien-le-Pauvre n'est pas mieux loti que la maison-mère de Longpont : un seul prêtre séculier y demeure, la prisée totalise une trentaine de vieilles nippes «  In prioratu Sancti Juliani Pauperis, unito prioratui de Longo Ponte, ibi est unus presbyter secularis qui arrentavit ipsum prioratum, pretio XXX scutorum  ». L'église contient un calice et des livres en bon état. La réparation des fenêtres a été faite par l'Université de Paris où le recteur a coutume de venir pour y nommé les nouveaux maîtres. Le prieur et son neveu demeurent dans ce prieuré situé au centre de Paris. Le seigneur abbé est sollicité pour remédier aux inconvénients des grandes ruines «  In ecclesia est unus calix et libri satis boni pro dicta ecclesia; ipsa ecclesia fuit reparata in vitriis per Universitatem Parisiensem que in eadem ecclesia solet eligere suum rectorem, et in qua faciunt novos magistros in artibus. Prior et ejus nepos tradiderunt membra dicti prioratus cum minori pretio quam dari solent, ut in cedula tradita visitatoribus habetur, licet dictus prioratus sit situatus in optimo loco Parisius. Provideat reverendus pater dominus noster Abbas de remedio opportuno, et celeriter ne dictus prioratus deveniat ad majorem ruinam  ».

L'ordre du jour du Chapitre général de mai 1463 fut consacré aux méfaits de la commende «  Unde hujusmodi commendatarii sive administratores propter ipsorum auctoritatem et dignitem non possent per hijus nostri Ordinis prelatos vel corrigi vel visitari…  ». Pour se défendre contre l'envahissement de la commende et des abus qui en résultaient pour l'observance régulière, l'Ordre de Cluny avait obtenu d'Eugène IV, en date du 26 novembre 1446, une bulle d'excommunication contre les commendataires séculiers qui refusaient de payer les pensions accoutumées dues à l'Abbé de Cluny. Par une autre bulle de Calixte III, du 15 mars 1455, seuls les religieux profès de l'ordre bénédictin pouvaient être titulaires de bénéfices clunisiens.

Les commissaires clunisiens de la province de France « visitores deputati in provincia Francie  », les prieurs d'Abbeville et de Romilly, visitèrent le prieuré Notre-Dame de Longpont en 1465. «  In prioratu conventuali de Longo Ponte visitatores reperierunt ecclesiam jocalibus et aliis reliquiis bene et decenter ornatam. Edificia sunt jocalibus ruinosa, et nisi de remedio provideatur, venient ad totalem ruinam. Visitatores ordinaverunt quod prior raparet edificia juxta facultates reddituum. Diffiniunt diffinitores quod ordinata per visitatores adimpleantur  ». Les visiteurs venus à Longpont ont trouvé une église priorale élégante, avec des reliques en bon état de des ornements décents. Par contre, les bâtiments conventuels sont forts en ruines, et sans remèdes la ruine sera totale. Les définiteurs ordonnent que le prieur effectue les réparations.

L'année suivante, les auditeurs aux dispenses «  auditores excusationum  » lisent la lettre envoyée par le prieur de Longpont à l'abbé de Cluny pour présenter ses excuses de ne pas venir à sa convocation au Chapitre général du 27 avril 1466.

Il semble que le prieur de Longpont soit revenu en grâce au sein de l'Ordre clunisien et plus particulièrement auprès du collège des définiteurs chargé des nominations . Lors du Chapitre général des 23-26 avril 1469, il est appelé comme visiteur pour la province de France avec frère Henri Desraines, le prieur de Sainte-Marguerite d'Elincourt. «  visitores Ordinis deputati per reverendos patres domnos diffinitores ad visitandum abbatias, prioratus et allia menbra dicti Ordinis, et primo  ».

La même situation se présente lors du Chapitre des 13-16 mai 1470. Le binôme des visiteurs pour la province de France est formé par les prieurs de Longpont et de Malrespet. Cette diète est très importante pour les clunisiens car la grande réforme de l'Ordre est discutée «  super reformatione monasteriorum sanctimonialium  ». Il s'agit de recentrer les mœurs et les coutumes de la règle de Saint-Benoît et de la discipline régulière dans les couvents.

Le Chapitre général du 5 mai 1471 se tient au monastère de La Voûte-Chilhac «  in prioratu conventualis de Volta, Cluniacensis Ordinis, in Sancti Flori diocesi » sous la présidence de l'abbé Jean de Bourbon, à cause de la guerre entre Louis XI et le duc de Bourgogne. Au cours de ce Chapitre le prieur de Longpont fut nommé pour visiter la province de France. Grâce aux mesures énergiques et suivies prises par l'abbé Jean de Bourbon en vue de l'application des statuts promulgués en 1458, et aux efforts renouvelés des définiteurs dont témoigne notamment le Chapitre général de l'année 1470, la réforme de l'Ordre pouvait apparaître en bonne voie: mais les événements dont la région de Cluny fut alors le théâtre allaient en compromettre gravement les résultats espérés. De fait, à la reprise des hostilités entre Louis XI et Charles le Téméraire, Jean de Bourbon avait pris parti pour le roi, dont les troupes occupèrent alors les châteaux de Lourdon et de Boutavent appartenant à l'abbaye de Cluny. En représailles, celles du duc de Bourgogne, dans les derniers jours de 1470 ou au début de 1471, s'emparèrent de Cluny et envahirent l'abbaye où elles se livrèrent aux pires exactions avant d'en être chassées par l'armée royale à la fin de février. Signée au mois d'avril entre le roi et le duc, la trêve d'Amiens mit fin aux hostilités; mais elle n'empêcha point le seigneur de Cormatin, Claude du Blé, officier du duc de Bourgogne, d'occuper en fin d'année 1471 les châteaux de Lourdon et de Boutavent, livrant au pillage les richesses «  joiaux, livres, terriers, privilèges  » qui s'y trouvaient, et de ravager la région. En raison de l'insécurité générale, la tenue du Chapitre général de l'année 1471 dût être transférée au prieuré de La Voûte-Chilhac (Haute-Loire); elle ne put être reprise en l'Abbaye de Cluny qu'en 1476. II semble bien que les Chapitres généraux des années 1473 et 1475 ne purent avoir lieu; ils ne figurent point dans la liste de l'inventaire des Archives nationales.

Lors du Chapitre tenu à Sauxillanges les 19-21 avril 1472, les définiteurs nommés encore une fois le prieur de Longpont avec le prieur de Brenne comme visiteurs provinciaux. Il semble que ce prieur soit devenu un personnage très influent au sein de l'Ordre. Le 1er mai 1474, le prieur de Longpont assiste au Chapitre tenu dans le couvent de Saint-Marcel de Dié où il est nommé visiteur en même temps que le prieur de Notre-Dame-du-Pré à Donzy.

Après une longue période pour laquelle les actes capitulaires sont muets pour Longpont, les délégués du Chapitre général des 28-30 avril 1504 élisent, parmi les définiteurs, le prieur de Longpont «  auctoritate apostolica electi  » qui a de ce fait, l'autorité apostolique pour remplir sa fonction. De plus il est nommé au collège des quatre commissaires pour la visite des monastères de Cluny «  visitatores monasterii Cluniacensis  » avec le prieur de Montdidier et l'aumônier de l'abbaye de Cluny. En mai 1506, le prieur est nommé visiteur provincial de France avec celui de Montdidier.

 

 

Notes

(1)Dom G. Charvin, Statuts, chapitres généraux et visites de l'ordre de Cluny (Eds. E. de Boccard, Paris, 1970).

(2) Les prieurs dont le bénéfice est placé sous la commende «  commenda  » est prieur commendataire par opposition au prieur claustral ou prieur régulier qui vivait en symbiose avec les frères du monastère dans les bâtiments conventuels.

(3) A. Bruel, Les chapitres généraux de l'ordre de Cluny depuis le XIIIe jusqu'au XVIIIe siècle (Bibl. de l'École des Chartes, vol. 34, 1873, pp. 542-579).

(4) J. Marion, Le cartulaire du prieuré de Notre-Dame de Longpont de l'Ordre de Cluny (Impr. Perrin et Marinet, Lyon, 1879).

(5) Nous avons peu documents relatifs à ce personnage. À la même époque, nous trouvons Antoine de Tologny, damoiseau, seigneur d'Albigny, qui pourrait être parent avec le prieur Zacharie. Celui-ci prétendait par une ordonnance du 14 novembre 1442 «  que, depuis un temps immémorial et en raison de l'antique noblesse de se race, il était en possession héréditaire du droit de chasser, en personne, ou de faire chasser par ses amis, sujets et domestiques, de lui autorisés à cet effet, des grosses bêtes dans la montagne et la forêt d'Arjoux et autres bois du pays et sénéchaussée de Lyonnais…  ».

(6) Quelques antiquaires contestent l'exactitude de l'étymologie donnée par l'abbé Lebeuf et proposent de traduire le mot français Longpont, non par «  Longus Pons  », mais par «  Longus Pontus  », en donnant à ce dernier mot le sens qu'il paraît avoir dans quelques documents du Moyen âge de marais ou terrain marécageux ( Histoire du Diocèse de Paris , t. X, 135).

(7) Selon l'édition de la Bibliotheca Cluniacensis (col. 1726), le prieuré de Longpont, chef de réseau clunisien, contrôlait plusieurs couvents, dont « Sequuntur prioratus immediate subditi prioratui B. Mariæ de Longo Ponte : prioratus S. Juliani Pauperis, parisiensis diæceseos ; prioratus S. Laurentii de Monte Leherico, Paris diæc. unitus eidem prioratus de Longo Ponte anno 1420 per D. abbatem Cluniasensem ; prioratus S. Martini de Orceyo, Paris diæc. ; prioratus S. Arnulfi supra Touquam, Lexoviensis diæceseos ; prioratus de Forgiis, Paris diæc. ; prioratus S. Laurentii prope Milliacum ».

(8) Les obligations conciliaires fixaient à deux le nombre minimum de résidents dans les prieurés clunisiens.

(9) Jean de Bourbon avait résigné son titre abbatial de Cluny, le 30 août 1480, en faveur de Jacques d'Amboise, abbé de Jumièges et de Saint-Allyre de Clermont, afin d'éviter à l'Ordre une vacance qui, dans les circonstances présentes, pouvait avoir de graves dangers pour le maintien de l'observance: «  ne in futurum caderet ipsius Abbatiae Cluniacensis administratio in manus luporum rapacium, et monastico Ordini subvenire cupiens... ». (Bibl. Clun., col. 1684). Néanmoins Jean de Bourbon conservait jusqu'à sa mort l'administration temporelle et spirituelle de l'Ordre, avec le titre d'administrateur perpétuel de l'abbaye de Cluny; en outre il conservait le droit de reprendre son titre d'Abbé, en cas de cession ou de décès de Jacques d'Amboise (cf. Arch. Nat . L 868, fol. 115 v°).

 

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