L'incendie chez la dame de Courtabeuf

Chronique du Vieux Marcoussy ----------------------- ----------- ------_---------------------------Janvier 2010

«  Départ des pompiers courant à un incendie de nuit  » par Gustave Courbet.

C. Julien

 

 

Le samedi 18 novembre 1730, un incendie ravagea les appartements parisiens de Messire Arnould Boucher d'Orsay et demoiselle Marie-Anne Boucher d'Orsay alors que les occupants séjournaient dans leur château de Courtabeuf.

Un procès soutenu devant les juges du Châtelet de Paris s'ensuivit afin de déterminer les auteurs de ce sinistre. Maître Henri Cochin, l'éminent avocat au Parlement de Paris, fut chargé de plaider la cause à la Grand'Chambre pour l'abbé Boucher d'Orsay et sa sur contre dame Marie-Marguerite Baudelot, veuve de Pierre Baudelot, écuyer, major du régiment de la Marche (1). La recherche de l'origine de l'incendie conduit à plusieurs expertises et en l'audition de dix-sept témoins.

Voilà en quelques mots l'objet de cette chronique.

 

 

L'immeuble de la rue Neuve Saint-Gilles

La dame Baudelot est propriétaire d'une maison rue Neuve-Saint-Gilles , derrière les Minimes de la place Royale à Paris (2). L'hôtel est composé de deux corps de logis qui ont chacun trois étages. Cette description est absolument nécessaire pour entendre ce qui sera expliqué dans la suite. Un des deux corps de logis est élevé au-dessus de la porte cochère, l'autre règne tout le long de la cour à droite ; il n'y a aucun bâtiment, ni en face de la porte cochère, ni sur le côté gauche de la cour. On monte aux appartements de ces deux corps de logis par un grand escalier qui leur est commun, et qui, à chaque étage, mène également à l'appartement qui est sur la porte cochère, et à celui qui est en aile.

Dans ce corps de logis, qui est en aile, on trouve au premier étage une antichambre, ensuite une grande chambre à alcôve, et au fond un cabinet. Toutes ces pièces n'ont des vues que sur la cour par quatre grandes croisées, une dans l'antichambre, deux dans la chambre, et une dans le cabinet. Dans le fond de la chambre vis-à-vis des fenêtres, est une porte qui conduit dans la garde-robe, dont le plancher est beaucoup plus bas que celui de la chambre, parce qu'il y a un entresol au-dessus. De cette garde-robe, on sort sur un petit escalier de dégagement, qui, avant l'incendie, montait depuis le rez-de-chaussée de la cour jusqu'au haut de la maison, n'ayant de jour que par des ouvertures d'un pied en carré ou environ, qui donnaient sur une petite cour de la même maison, derrière le corps de logis en aile. Les second et troisième étages de ce même corps de logis étaient distribués de même que le premier, antichambre, chambre, cabinet et garde-robe à chaque étage qui avait une porte sur le petit escalier.

Par un bail sous seing privé, du 23 avril 1729, la dame Baudelot a loué aux sieur et demoiselle d'Orsay les logements qui sont des deux côtés de la porte cochère au rez-de-chaussée, destinés tant pour cuisine que pour logement du portier; les deux appartements du premier étage, c'est-à-dire l'appartement sur la porte cochère destiné pour le sieur abbé d'Orsay , et l'appartement du corps de logis en aile pour la demoiselle d'Orsay , et enfin, le troisième étage de ce même corps de logis en aile destiné pour les domestiques. La dame Baudelot se réservait pour elle une cuisine au rez-de-chaussée de la cour dans le corps de logis en aile, tout le second étage dans les deux corps de logis, et le troisième étage sur la porte cochère.

 

Plan de Turgot du quartier de la place Royale (actuellement la place des Vosges).

 

 

L'incendie du 18 novembre 1730

L'incendie survenu le samedi 18 novembre 1730 à dix heures du matin a consumé en plein jour une partie de la maison de la dame Baudelot, pendant qu'elle y demeurait avec toute sa famille et ses domestiques. La propriétaire prétendit que le feu avait pris dans l'appartement loué par Marie-Anne Boucher d'Orsay pendant qu'elle séjournait à Courtabeuf (3).

Maître Cochin pose alors des questions. Le locataire absent est-il réputé auteur de l'incendie, étant venu quelques jours avant la manifestation du feu, et ayant fait porter de la chandelle allumée dans l'endroit incendié ? Peut- il être imputé aux sieur et demoiselle d'Orsay locataires de deux appartements dans la même maison, qu'ils n'occupaient point depuis plusieurs mois, et dans lesquels personne n'était entré deux jours avant l'incendie?

C'était une idée qu'on ne pouvait pas facilement concevoir; cependant la dame Baudelot qui ne risquait rien en la hasardant, en a fait le fondement d'une demande importante sur laquelle il s'agit aujourd'hui de prononcer. On soutient que jamais demande ne fut plus téméraire ; que les sieur et demoiselle d'Orsay ne peuvent être responsables des pertes causées par l'incendie, et que c'est, au contraire, la dame Baudelot qui doit réparer toutes les pertes qu'ils ont souffertes.

La sentence du Châtelet a pris «  une espèce de milieu entre ces prétentions opposées  », elle a condamné chacune des parties à réparer les lieux qu'elles occupaient. L'avocat fait appel pour que l'abbé d'Orsay et sa sur soient déchargés de cette faute, puisqu'en 1730, les sieur et demoiselle d'Orsay passèrent tout l'été et tout l'automne à leur terre de Courtabeuf .

Deux jours après, c'est-à-dire le samedi 18 novembre à dix heures du matin, plusieurs particuliers aperçurent de la fumée qui sortait des fenêtres de la maison de la dame Baudelot, du côté de la petite cour. Comme il était impossible que ces particuliers vissent les ouvertures qui étaient au premier étage de ce côté, il fallait nécessairement que la fumée sortît des fenêtres du second étage. Sur les onze heures et demie, le feu augmentant, plusieurs personnes entrées dans la grande cour, virent que le feu cassait les vitres des croisées qui donnaient sur cette cour. On voulut ouvrir la porte du premier appartement qui donnait sur le grand escalier ; mais la fumée et la flamme sortant avec violence de ce côté, on la referma, et ensuite on enfonça à coups de levier les fenêtres du même appartement. Les pompes n'arrivèrent que vers une heure et un quart. Une partie de ce corps de logis était déjà brûlée, le reste fut conservé par ce secours (4).

C'est ce triste événement qui a donné lieu aux demandes respectivement formées par les parties. La dame Baudelot a prétendu que le feu avait commencé par l'appartement de la demoiselle d'Orsay ; et, sur ce fondement, elle a conclu à ce que les sieur et demoiselle d'Orsay fussent condamnés, non seulement à réparer le dommage, mais encore à lui payer la valeur de tous les effets perdus dans l'incendie «  et l'on n'a point mis de bornes à cette perte  ». Meubles, vaisselle d'argent, bijoux, billets, obligations : jamais la dame Baudelot ne s'était trouvée si riche . L'avocat sous-entend une tentative d'escroquerie de la part de la propriétaire.

 

 

Le court séjour de l'abbé d'Orsay

La maison dans laquelle l'incendie est arrivé était occupée en partie par la dame Baudelot, propriétaire, et en partie par les sieur et demoiselle d'Orsay, locataires; il est question de savoir à qui ce malheur peut être imputé. La dame Baudelot prétend que c'est aux sieur et demoiselle d'Orsay, parce que le feu a commencé dans l'appartement de la demoiselle d'Orsay, et que, par conséquent, il y a été mis, ou par eux ou par leurs domestiques. Les sieur et demoiselle d'Orsay soutiennent au contraire qu'il est impossible de rejeter sur eux ce triste événement, puisqu'ils étaient dans leur terre de Courtabeuf à cinq lieues de Paris, et qu'il n'y a en effet aucune preuve qui puisse les en faire auteurs .

 

Ce fut le mardi 14 novembre que l'abbé d'Orsay arriva à Paris. Il se logea dans son appartement, qui était, comme on l'a observé, au-dessus de la porte cochère, et n'habita point celui de la demoiselle d'Orsay sa sur, dans lequel on suppose que le feu a commencé. Pour aller de la chambre où il habitait jusqu'au cabinet de la demoiselle d'Orsay, où l'on place l'origine du feu, il fallait sortir de l'appartement de l'abbé d'Orsay, traverser le palier du grand escalier, l'antichambre et la chambre de la demoiselle d'Orsay. On voit que cela forme une distance assez considérable pour qu'il soit impossible que l'abbé d'Orsay, en demeurant dans une chambre sur la porte cochère, ait pu mettre le feu dans un cabinet qui est tout au fond de là cour : son habitation personnelle ne peut donc être regardée comme ayant été la cause de l'incendie.

Il est cependant convenu de bonne foi que le mardi au soir il avait envoyé chercher un couvre-pied dans l'appartement de la demoiselle sa sur, et qu'un domestique y fut pour cela avec de la lumière ; mais outre qu'il paraît inconcevable qu'un domestique qui ne fait qu'entrer dans une chambre pour prendre un couvre-pied qui était sur un sofa, mette le feu dans cette chambre, il y a un si grand intervalle entre le mardi et le samedi, que l'on ne peut jamais faire dépendre l'événement du samedi de ce qui s'était passé le mardi ; le feu n'aurait pas été quatre jours sans se manifester. D'ailleurs il est encore demeuré pour certain entre les parties que le jeudi à onze heures du matin , et par conséquent en plein jour, le sieur abbé d'Orsay envoya chercher des tasses à café dans le même appartement , et que l'on n'y aperçut ni feu ni fumée ; cependant, on ne peut pas entrer dans un appartement où est le feu depuis près de deux jours, sans être frappé ou de l'éclat qu'il répand , ou du moins de la fumée et de la mauvaise odeur. On n'aperçut rien, on ne sentit rien, tout parut tranquille, et, par conséquent, le feu n'avait point été mis le mardi; il ne le fut pas non plus le jeudi, puisque l'on entra dans l'appartement sans lumière ; et comme ce sont les deux seules occasions dans lesquelles cet appartement ait été ouvert plusieurs jours avant l'incendie, on ne peut jamais y placer l'origine du feu, ni en rendre par conséquent les sieur et demoiselle d'Orsay responsables.

Le sieur abbé d'Orsay partit le jeudi pour retourner à Courtabeuf . Comme le 16 novembre les jours sont déjà fort courts, et qu'il avait plus de cinq lieues à faire, il partit de fort bonne heure ; en sorte qu'il y avait près de deux jours qu'il était absent lorsque l'incendie a commencé. Tout écarte donc les soupçons que voudrait répandre la dame Baudelot; son système ne choque pas seulement toute vraisemblance, il est encore impossible de le concilier avec les faits publics et constants dont on a rendu compte.

Au contraire, tout se réunit pour lui imputer à elle seule le malheur. L'appartement qu'elle occupait continuellement, était dans le corps de logis en aile qui a été incendié. On était au 18 novembre, et par conséquent elle y faisait du feu depuis longtemps. Sa garde-robe donnait sur la petite cour aussi bien que l'escalier de dégagement par lequel on entrait dans cette garde-robe sans traverser l'appartement. Il est très ordinaire de porter du feu dans une garde-robe; un domestique peut en laisser tomber une partie, soit sur le petit escalier, soit dans la garde-robe; et comme ces lieux n'étaient pas fort éclairés, le mal a pu s'y cacher plus facilement. Enfin le premier signe de l'incendie a été une grosse fumée, qui a été aperçue des maisons voisines dans la petite cour de la dame Baudelot, où répondait et sa garde-robe et l'escalier de dégagement ; tout fait donc retomber sur elle les soupçons qu'elle voudrait rassembler contre les sieur et demoiselle d'Orsay. La loi présume que le feu a été mis par la faute de ceux qui habitaient les lieux incendiés : «  Plerumque incendia fiunt culpa inhabitantium  ». La dame Baudelot habitait seule le corps de logis en aile depuis très longtemps; on ne peut donc s'en prendre qu'à elle d'un événement si funeste à toutes les parties.

Le sieur abbé d'Orsay, en partant, aurait laissé ses clefs à son portier; ce domestique a pu entrer dans l'appartement et y mettre le feu. Il est vrai que personne ne l'y a vu entrer, personne ne l'a entendu y marcher; n'importe, cela n'est pas impossible, et par conséquent, pour condamner les locataires, il faut le présumer. Le feu n'a donc point été mis dans l'appartement de la demoiselle d'Orsay pendant les deux jours que l'abbé d'Orsay est demeuré à Paris. Deux sortes de preuves : les rapports d'experts et les enquêtes. Il faut les examiner séparément.

 

 

Les expertises

Les juges ordonnèrent, par leur sentence du 23 novembre 1730, que les lieux seraient vus et visités par experts dont les parties conviendraient, qui en dresseraient leur procès verbal, et rapporteraient, si faire le peuvent, par où l'incendie avait commencé, et avait pu être causé . La tâche est délicate car « comment découvrir, à l'inspection des ruines, par où le mal a commencé?  ».

Le procès-verbal des premiers experts est du 6 décembre 1730. La dame Baudelot a soin de les prévenir par les faits qu'elle leur expose, et entre autres elle articule devant eux que le feu a commencé par le cabinet étant au fond du premier appartement, à côté de la cheminée où était une armoire dépendante de la maison. Les experts, après l'avoir entendue, ont fait une ample description de la maison, et en particulier des appartements auxquels le feu s'était attaché; et pour satisfaire autant qu'il était en eux à ce que la sentence leur avait demandé , ils déclarent «  qu'il y a toute apparence que le feu ayant été plus violent au premier appartement, et y ayant fait plus de progrès qu'au second, l'incendie a commencé par le premier appartement au droit du cabinet du bout et du petit escalier de dégagement où le feu a fait plus de progrès qu'ailleurs ; mais qu'ils ne peuvent rapporter ce qui a pu causer ledit incendie, ni si la cause est provenue par le côté du petit escalier incendié ou par le côté du cabinet , la cloison qui les sépare étant considérablement endommagée, notamment du côté du petit cabinet où elle est beaucoup plus endommagée que du côté du petit escalier  ».

Mais, ils ajoutent «  qu'ils ne peuvent rapporter ce qui a pu causer ledit incendie  » : voila encore la cause très incertaine. Enfin, l'origine n'est pas plus claire; ils ne peuvent savoir si la cause est provenue du côté du petit escalier, ou par le côté du cabinet : il y a du moins de la bonne foi dans cet aveu, et c'est ce qui fait le plus d'honneur aux personnes d'un art, tel qu'il soit, que de dire ce qu'ils savent, et de reconnaître leur aveuglement dans ce qu'ils ignorent.

Cette incertitude donna lieu à une seconde sentence du 30 décembre 1730, qui ordonna une nouvelle visite par trois experts nommés d'office ; mais cette nouvelle visite, en date du 8 janvier 1731, n'a fait qu'augmenter l'obscurité, quoique les experts y aient parlé d'un ton plus assuré, et qu'ils aient raisonné comme s'ils avaient vu mettre le feu de leurs propres yeux, et qu'ils en eussent suivi tout le progrès. La dame Baudelot avait articulé que le feu avait pris dans le cabinet, à côté de la cheminée qui est tout au fond, et qui ne répond point à la grande chambre qui précède le cabinet.

Les nouveaux experts portent leurs vues sur un endroit tout différent des premiers et dans une autre pièce ; ils disent que l'incendie a commencé dans la grande chambre du premier étage, entre le manteau de la cheminée et la cloison à droite séparant la grande chambre de la garde-robe, les poteaux de laquelle cloison sont considérablement brûlés par le haut, et la grosse sablière très endommagée ; en sorte qu'il y a une violente présomption que le feu a pris et commencé entre le lit et la cheminée, qu'il s'est fait jour au droit des panneaux de maçonnerie ; que les ayant déversés, il s'est communiqué au lambris de menuiserie du cabinet et au petit escalier; en sorte que la cloison séparant le cabinet de l'escalier a été attaquée par le feu des deux côtés .

Quelque contradiction qu'il y eût entre ces deux rapports, la dame Baudelot en a demandé l'entérinement par sa requête du 27 janvier 1731 ; mais comme elle sentait bien qu'ils ne pouvaient lui être d'aucun secours, elle y a ajouté des faits dont elle a demandé permission de faire preuve. La preuve respective ordonnée par sentence du 21 février, les enquêtes ont été faites de part et d'autre, on a plaidé ; et après un délibéré solennellement instruit, est intervenue la sentence dont est appel, du 28 août 1731, par laquelle chacune des parties a été condamnée à réparer les lieux qui faisaient partie de son habitation. Mais, «  l'absence des locataires rendait le système de la dame Baudelot absurde dans toutes ses parties  » .

Ainsi le second rapport d'expertise «  ne sert, au contraire, qu'à mettre le sceau à l'incertitude, et à manifester de plus en plus l'impossibilité où l'on est de tirer quelque secours de la science des experts  ». Si les rapports d'experts ne peuvent être d'aucun secours à la dame Baudelot, les enquêtes lui sont encore plus contraires.

 

 

La déposition des témoins

Il n'y a pas un seul des témoins qui parle de l'origine du feu. Ils n'ont tous aperçu que les signes extérieurs qui se manifestaient hors de la maison, et, par conséquent, ils n'ont pu rien savoir du commencement ni du progrès de l'incendie en dedans ; ce qui rend nécessairement toutes leurs dépositions fort obscures sur le fait principal que nous cherchons. Autant que l'on peut cependant tirer de lumières de ce qu'ils déposent, il est certain qu'ils conduisent tous à faire entendre que les premiers indices que l'on, a eus de l'incendie ont paru du côté de la petite cour ; ce qui écarte totalement le système de la dame Baudelot .

Le cinquième témoin de l'enquête de la dame Baudelot dépose que «  le samedi 18 novembre, étant dans le chantier du sieur Arnoux, environ les onze heures et demie du matin , il aperçut une fumée qui sortait par deux petites croisées de la maison de la dame Baudelot, donnant sur ledit chantier, et lesquelles deux croisées donnent du jour au petit escalier dérobé, particulier à la demoiselle d'Orsay ». Il rend compte de ce qu'il fit après avoir vu cette fumée, et ajoute «  qu 'il fut dans la grande cour où il vit les carreaux des croisées qui cassaient et pétaient par la force du feu  ». C 'est par les deux croisées de l'escalier de dégagement que sort la fumée : c'est donc de ce côté qu'est l'origine du feu.

Il faut ajouter à ces réflexions sur la déposition de ce cinquième témoin, qu'en parlant de la fumée qui sortait par les fenêtres de l'escalier de dégagement, il ajoute que cet escalier était particulier à la demoiselle d'Orsay. Il y a en cela une affectation manifeste; car ce témoin ne pouvait pas être instruit d'une pareille circonstance ; il n'avait jamais vu le bail, il n'avait jamais servi dans la maison ; c'est un homme qui travaillait dans le chantier du sieur Arnoux et qui ne connaissait rien du dedans de la maison de la dame Baudelot. Pourquoi donc parle-t-il d'un fait qu'il ne peut savoir, si ce n'est parce qu'il lui a été inspiré par la dame Baudelot ? Et pourquoi lui a-t-elle inspiré ce fait, si ce n'est parce qu'étant persuadée que le feu avait pris dans le petit escalier, elle avait intérêt de faire croire que ce petit escalier était particulier à la demoiselle d'Orsay et à son usage seul ? Cette précaution se rétorque donc contre la dame Baudelot ; elle prouve qu'il était de sa connaissance que le feu avait pris dans le petit escalier; sans cela, elle n'aurait pas recherché ce témoin pour lui faire ajouter une circonstance qui aurait été inutile, et qu'il ne pouvait pas savoir.

Le sixième témoin de la dame Baudelot dit, qu'il fut à midi dans la grande cour ; que la fumée sortait par la croisée du cabinet, et que, peu après, le feu se manifesta : donc le feu n'avait pas encore pénétré à midi du côté de la grande cour, quoiqu'à onze heures et demie on eût vu sortir la fumée par les fenêtres du petit escalier. Le septième confirme cette vérité d'une manière bien sensible. Il dit qu'on le vint chercher à midi et demi ; qu'il vit la fumée qui sortait par la fenêtre du cabinet; qu'il fut chercher une échelle dans le chantier d'Arnoux, et qu'étant monté à la fenêtre il l'enfonça à coups de levier. Ce n'était donc pas le feu qui s'était fait jour par la fenêtre et qui l'avait fait casser, puisqu'il fallut faire effort pour l'enfoncer à coups de levier : cependant il était plus de midi et demi, quand cela fut exécuté; les progrès du feu n'étaient donc pas encore si violents du côté de la grande cour qu'on a voulu le faire entendre. Au lieu que du côté de la petite cour la fumée s'était fait remarquer, sortant par les fenêtres de l'escalier de dégagement plus d'une heure auparavant.

Le seizième témoin dit, qu'à midi il entendit crier au feu et qu'il alla dans la maison, et étant monté au premier appartement, entra dans la première chambre, c'est-à-dire dans l'antichambre de la demoiselle d'Orsay ; que voulant entrer dans la seconde, c'est-à-dire dans la chambre où les seconds experts placent l'origine du feu, il fut arrêté par la fumée. Cette déposition est extrêmement importante ; car si le feu, qui effrayait déjà tout le quartier, avait commencé par cette chambre, elle aurait dû être tout en feu lorsque ce témoin y entra à plus de midi ; cependant il ne parle que de fumée ; ce qui prouve seulement que l'incendie, commencé du côté de la petite cour, se communiquait dans cette chambre, qui, n'étant point encore enflammée, ne présentait encore qu'une fumée épaisse. Cette vérité, qui se trouve dans la propre enquête de la dame Baudelot, détruit invinciblement le second rapport des experts.

Enfin, le dix-septième témoin , qui est un religieux Minime, dépose qu'ayant entendu sonner le tocsin à midi, il monta aux fenêtres du dortoir, d'où il vit la flamme qui sortait par un mur qui donne du côté du rempart ; ce qui est constamment le mur de la petite cour. Voilà encore un fait bien important; car on vient de voir qu'à midi et demie la flamme ne s'était point encore fait jour du côté de la grande cour, puisqu'on eut beaucoup de peine à enfoncer une fenêtre à coups de levier. Les choses étaient donc bien plus avancées du côté de la petite cour, et, par conséquent, il faut y placer l'origine du feu.

La dame Baudelot, pour effacer l'impression que doit faire cette déposition, dit qu'il la faut rapprocher de celle du quinzième témoin ; que celui-ci dit qu'à midi un quart il fut dans la grande cour ; qu'il vit sortir un grand feu par la croisée au fond de la cour, et qu'il fut ensuite sonner le tocsin. Or, dit-on, le Révérend Père Minime n'a pu monter au dortoir qu'après que le tocsin eut commencé, et, par conséquent, il y avait longtemps que le feu avait commencé du côté de la grande cour ; il n'est pas extraordinaire qu'il ait vu la flamme au travers du mur de la petite cour.

Mais cette objection ne roule que sur ce que le quinzième témoin dit avoir vu à midi et un quart le feu sortir par une croisée de la grande cour; ce fait est-il vrai ? On vient de voir que le septième témoin, à midi et demi, ne vit encore que de la fumée dans la grande cour ; qu'il fut chercher une échelle et qu'il eut bien de la peine ensuite à enfoncer la fenêtre à coups de levier. Si la flamme eût sorti dès midi par cette fenêtre, il n ' aurait pas fallu l'enfoncer une demi-heure après; elle aurait été toute consumée. Le quinzième témoin n'a donc pu voir à midi que de la fumée qu'il a confondue avec du feu ; et par conséquent si, ayant été sonner le tocsin, un père Minime a vu aussitôt la flamme se faire un passage au travers du mur de la petite cour, la conséquence qui en résulte est que le feu était plus violent et l'incendie plus avancé de ce côté que du côté de la grande cour.

Mais, dit-on, presque tous les témoins de l'enquête de la dame Baudelot déposent, qu'étant montés au second pendant que le feu était au premier, ils n'avaient point encore vu de feu dans le second appartement . Or, si cela est, pourquoi donc la dame Baudelot suppose-t-elle avoir perdu tous ses meubles, tous ses papiers, tous ses effets, puisqu'elle a eu tant de liberté et de temps pour les sauver, puisque les flammes l'ont tant ménagée ? Elle a eu tout le temps de détourner 1e dommage qu'elle prétend avoir souffert; son système et ses preuves ne s'accordent pas avec ses demandes. Mais au fond, ce que disent les témoins du second appartement, est assez conforme à ce que plusieurs autres disent du premier. On vient de voir que le seizième témoin dit, qu'à plus de midi il entra dans l'antichambre du premier appartement, et que la fumée l'empêcha de pénétrer dans la chambre ; il en pouvait être de même du second, que l'antichambre fut libre, et qu'il y eut bien de la fumée dans la chambre ; ce qui a suffi aux témoins pour dire qu'ils n'y ont point vu de feu. Ils n'en ont point vu dans l'antichambre, où effectivement il n'y en a jamais eu, de même qu'au premier ; ils n'en ont point vu dans la chambre qui était remplie de fumée ; mais ils n'ont pu rien dire du cabinet, de l'escalier de dégagement, ni de la garde-robe qui étaient au fond de l'appartement, parce qu'ils n'ont pas pu y pénétrer.

 

Plan d'intendance montrant le château de Courtabeuf vers 1750.

 

Mais, dit-on encore, la porte de l'antichambre sur l'escalier était si chaude au premier appartement, que l'on ne pouvait pas y tenir la main. C'est une exagération manifeste. Plusieurs témoins étant entrés dans cette antichambre sans y avoir vu aucun feu, sans avoir été même accablés de fumée, il n'était pas possible que la porte qui donnait sur le grand escalier fût brûlante. Il y a des témoins qui exagèrent sur la moindre chose : il faut mépriser des discours de cette qualité.

 

 

L'enquête des sieur et demoiselle d'Orsay

À l'égard de l'enquête des sieur et demoiselle d'Orsay, la dame Baudelot prétend qu'il résulte des dépositions du premier, du troisième et du cinquième témoin, que le feu était au premier appartement, pendant que rien n'était entamé au second ; mais il s'en faut bien que ces dépositions s'expliquent ainsi. Le premier, après avoir parlé de la fumée qu'il vit sortir par la cheminée du pignon de la maison, sur les dix heures et un quart, ajoute, qu'à onze heures il vit de la fumée sortir par un mur qui regarde la rue Neuve-Saint-Gilles ; qu'il en avertit le nommé Champagne qui fut dans la maison, et lui rapporta que la maison de la dame Baudelot était tout en feu, et que la dame Baudelot était appuyée sur une croisée ; qu'étant accouru sur ce rapport, il vit le premier, le second et le troisième étage tout en feu. On ne voit rien en cela qui marque que le premier ait été attaqué ni plus tôt ni plus violemment que le second. Il est vrai qu'on dit que la dame Baudelot était appuyée sur une croisée du second ; mais, comme on l'a observé, cela n'a pu arriver que dans le temps où le feu ne s'était point encore fait jour du côté de la grande cour ; car, quand il ne se serait fait jour qu'au premier, la dame Baudelot n'aurait pu être si tranquille au-dessus d'un appartement tout en flammes. Il faut donc nécessairement supposer quelque intervalle entre ces circonstances, que quelques témoins confondent et rapprochent, comme cela arrive souvent dans de pareilles occasions. Le troisième témoin est ce même Champagne dont parle le témoin précédent, et dont on a déjà expliqué la déposition dans l'enquête de la dame Baudelot, dont il est le cinquième témoin.

Le cinquième témoin de l'enquête des sieur et demoiselle d'Orsay dit, comme le premier, qu'étant accouru dans la maison, il vit la fumée qui sortait par tout le bâtiment ; qu'il fut chercher une pompe aux Jésuites, et qu'étant revenu à la maison, il vit le feu sortir par toutes les croisées, et qu'il était plus violent au premier qu'aux deux autres. Ce témoin a vu la fumée et le feu partout en même temps; et s'il lui a paru plus violent au premier qu'aux deux autres appartements, il est évident que cela ne décide rien, parce que ce n'est pas le degré de violence qui peut faire juger de l'origine du feu.

Au surplus, dans cette même enquête il y a deux témoins bien plus importants que tous les autres; ce sont les sieurs du Poncet, directeurs des pompes, qui déposent qu'étant arrivés pour éteindre le feu, ils l'avaient trouvé engouffré dans un petit escalier, par où il pouvait avoir commencé, y ayant remarqué une quantité prodigieuse de charbon. La qualité de ces deux témoins donne un grand poids à leurs dépositions; leur expérience journalière leur donne des lumières que peu d'autres personnes peuvent avoir au même degré ; et quant à l'inspection des lieux, ils ont reconnu que le feu pouvait avoir commencé par le petit escalier. On ne peut pas douter que leur sentiment ne doive prévaloir, et sur celui des experts qui n'ont vu les lieux que longtemps après, et sur les discours hasardés de beaucoup de témoins peu instruits et peu appliqués.

Ainsi, des rapports d'experts et des enquêtes, il ne résulte aucune preuve pour dire que le feu ait commencé dans l'appartement de la demoiselle d'Orsay . Au contraire, tout doit faire présumer que c'est du côté de la petite cour que le mal est venu. C'est de ce côté que la fumée et la flamme ont paru d'abord. C'est par l'effroi qu'elles ont répandu sur ceux qui découvraient le côté de la petite cour, que l'alarme s'est répandue dans le quartier : on ne peut donc pas supposer que le feu ait commencé ni dans la chambre ni dans le cabinet de la demoiselle d'Orsay.

Cependant, sans une preuve claire qui établisse ce fait, la dame Baudelot ne peut réussir dans sa demande. C'est elle qui a articulé que le feu avait commencé dans le cabinet de la demoiselle d'Orsay ; c'est elle qui a demandé permission d'en faire preuve. Si elle ne l'a pas faite, il faut nécessairement qu'elle succombe, d'autant plus que l'absence et l'éloignement des sieur et demoiselle d'Orsay forment en leur faveur un moyen si victorieux, qu'il faudrait des preuves plus claires que le jour pour l'emporter sur un fait si décisif.

On ne s'est point arrêté à détruire les soupçons injurieux que la dame Baudelot a voulu répandre sur la conduite du sieur abbé d'Orsay à l'égard des témoins. Le sieur abbé d'Orsay croyait être assez connu de la dame Baudelot, pour qu'elle fût persuadée que ses déclamations ne feraient jamais de tort qu'à elle-même. On n'a jamais imaginé que sur un fait de la qualité de celui qui était arrivé pendant l'absence du sieur abbé d'Orsay, il fût défendu de parler à ceux qui avaient pu en être les témoins, et d'approfondir avec eux les différentes circonstances qui pouvaient faire connaître la cause et l'origine de l'incendie. Si c'est là ce que la dame Baudelot représente comme une espèce de subornation, il y a trop de malignité de sa part. Si elle prétend que le sieur abbé d'Orsay ait excédé les justes bornes, c'est une calomnie dont le sieur abbé d Orsay serait en droit de demander réparation ; mais il ne se croirait pas assez honoré, quelque vengeance qu'il pût obtenir contre la dame Baudelot.

 

 

Notes

(1) H. Cochin, uvres complètes de Cochin , tome V (chez Fantin à Paris, 1822).

(2) Les minimes de Chaillot furent mis par Marie de Médicis en possession d'une portion du jardin des Tournelles, où se perçait, trente ans après, la rue Neuve-Saint-Gilles entre celle Saint-Louis (actuellement Turenne) et le Rempart : l'église d'un nouveau monastère des Minimes s'y ménageait une entrée latérale.

(2) La rue Neuve-Saint-Gilles comprenait une maison qui, d'après une description de tabellion, donnait rue Saint-Gilles et rue des Tournelles ; elle était conjointement à Gilbert de Gardaigne d'Hosten, comte de Verdun, lieutenant de roi, commandant en la province de Forest, et à Delannoy, paveur, lesquels y tenaient d'une part aux hoirs Baudelot, d'autre part aux hoirs du chancelier Boucherat, et elle avait fait partie de l'hôtel, de Nicolas Baudelot, contrôleur de la maison du roi, à cela près d'un terrain provenant du chancelier.

(3) Voir la chronique «  Le fief de Courtabeuf, No.5 - 1712-1888  ».

(4) Un corps de «  garde-pompes du roy », chargé d'éteindre les incendies avait été créé à Paris par Louis XIV en 1712. Dix ans plus tard, on créait une brigade permanente de 60 pompiers.

 

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