L'abbaye Notre-Dame du Val de Gif (2) (XIIe-XIIIe siècles)

Chronique du Vieux Marcoussy --Marcoussis--------------- _-------------------------___---_--août 2012

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L'abbaye bénédictine N.-D. du Val de Gif (gravure de Paul Mariotte, XVIIIe s.).

 

C. Julien

JP. Dagnot

 

 

Cette chronique, deuxième volet de l'histoire de l'abbaye de Notre-Dame du Val de Gif, est consacrée aux lettres pontificales et quelques chartes du Grand pastoral de Notre-Dame de Paris où le monastère des Bénédictines de Gif «  abbatia de Giffum  » est évoqué. Nous avons également détecté plusieurs personnages avec le patronyme « de Gif » (1).

 

 

Les brefs de la Cour de Rome

Tout au long du XIIe siècle, les papes ont donnés des bulles de confirmation à tous les couvents, hôpitaux, maladreries, etc. Le but était d'affermir l'établissement des maisons religieuses nouvellement fondées ou reconstruites et d'éviter les usurpations qui avaient eu lieu dans les siècles précédents et notamment la main mise des droits ecclésiastiques confisqués par les laïcs.

Parmi le nombre considérable des diplômes pontificaux, nous citerons ; celui du 26 mars 1137 donnant les privilèges à l'Église cathédrale de Paris par Innocent II et notamment la convention établie entre l'évêque Étienne et le roi Louis VI le Gros sur les prébendes des chanoines du chapitre parisien, puis précisant les droits de l'évêque sur des abbayes et paroisses «  Jus etiam episcoplae, in subscriptis abbatiis et earum parrochiis seu parrochianis omnibus… de loco in suburbio Parisiensi sito  ». Parmi les monastères, nous trouvons l'abbaye des Vaux de Cernay, les abbayes de Yerres et de Chelles «  in abbatia Sarneia, scilicet de Edera et de Kala, in ecclesia insuper Argenteoli…  », mais nous notons également l'absence de l'abbaye de Gif qui selon l'abbé Alliot était en état de ruines.

Dans sa bulle du 5 décembre 1144, le pape Lucius II s'adresse à Thibault, évêque de Paris et à tous les chanoines pour confirmer les privilèges accordés par son prédécesseur. Cette fois le Saint-Père s'adresse au roi Louis VII le Jeune pour lui recommander sa protection sur les biens de l'Église de Paris «… sicut a Lodovico, illustri Francorum rege, concesseum est et scripto suo firmatum  ».

Nous avons appris que les lettres pontificales publiées avant 1180 par Alexandre III, lequel s'adressant à l'abbesse et aux filles de Notre-Dame du Val de Gif «  filiabus eranda abbatisse et sororibus de Gif  » parlait simplement d'une reconstruction du couvent, exactement en ces termes « Venerabili fratri nostro M.[auritio] Parisensi episcopo concesserunt abbatiam in præscripta domo construera… », c'est-à-dire "à notre vénérable frère Maurice, évêque de Paris, de bâtir l'abbaye dans la dite maison" avec comme on le sait la condition d'élection de l'abbesse. Si l'on comprend bien, l'évêque de Paris, grand constructeur en son temps, n'avait pas accepté le rattachement pur et simple de Gif à Yerres. En fin stratège, Maurice de Sully, avait profité de la générosité d'anciens bienfaiteurs pour assurer le temporel des moniales de Gif pour en faire «  une maison de prière et d'exacte observance religieuse ». À la même époque, le roi Louis VII le Jeune donnait une charte touchant l'abbaye de Gif, qui contenait la nomenclature des biens possédés par le monastère, biens que le roi amortissait et affranchissait de toutes charges. Dès lors, le couvent était doté de telle façon qu'il pouvait recevoir de nombreuses religieuses professes, converses, et organiser une école pour recevoir les jeunes filles en internat.

 

 

Les brefs de Clément III

Selon l'abbé Alliot, l'abbesse Eremburge et ses filles s'installèrent dans le cloître tout neuf du Val de Gif pour dit-il «  regagner la solitude de la vallée de l'Yvette . C'était aux environs de l'année 1180 ». Le pieux évêque de Paris ne se contenta pas d'élever les murs du monastère, il donna aux religieuses, des dîmes qu'il possédait dans plusieurs villages de son diocèse, voisins de Gif; il y joignit même d'autres biens pour aider les moniales à subsister. Maurice de Sully ne se contenta pas seulement de ses largesses envers les moniales, il sollicita les privilèges du nouvel élu sur le trône de saint Pierre.

Le 15 janvier 1188, le pape Clément III, séjournant à Pise, donna une bulle, dans laquelle quatre nouveaux couvents sont placés sous l'autorité de l'évêché de Paris. «  Clemens Mauricio, Parisiensi episcopo. Justis petentium desideriis dignum est nos facile prebere consensum, et vota que a rationis tramite non discordant effectu prosequente complere. Eapropter, venerabilis in Christo frater, tuis postulationibus annuentes, abbatias Herivallis, Hermetiarum, Montis Estivi, de Gif, quas de novo diceris construxisse, sicut canonice et sine controversia possides, auctoritate tibi apostolica confirmamus, et presentis scripti patrocinio communimus. Statuentes ut nulli omnino hominum liceat, etc. Datum Pisis, XVIIIe kal. Febr. Indictione VI  » (charte XVII du Grand pastoral). Il s'agit des monastères qui ont été récemment consacrés : l'abbaye de Hérivaux (Val d'Oise), de Hermières (Seine-et-Marne), l'abbaye Notre-Dame de Montestif (Seine-et-Marne), et l'abbaye de Gif. Il est précisé que nul ne pourra réclamer la propriété de ces couvents qui sont placés sous la protection apostolique.

Enfin, la bulle promulguée le 18 janvier 1188 à Pise, par le pape Clément III confirme le temporel des abbayes citées par Lucius II et de nouveaux convents dont l'abbaye de Gif « Privilegium Clementis III de eisdem, et preterea de confirmatione abbatiarum de Herivalle, de Hermeriis, de Monte Estivo et de Gif  ». En s'adressant à son vénérable frère Maurice, évêque de Paris, le pape lui confirme les droits que la curie parisienne avaient sur ces couvents et notamment, sans doute, le droit de procuration sur l'abbaye Notre-Dame de Gif, réputée de fondation royale; ce qui avait été accepté par les rois de France Louis VI et Louis VII.

Pour connaître le fonctionnement du couvent de Gif, reportons-nous à l'abbé Alliot : « Dès l'origine, le monastère eut aussi une petite école, sorte de pensionnat, dans lequel les familles les plus considérable des alentours envoyaient volontiers leurs filles pour les initier aux connaissances humaines. Cette école servait en même temps comme de pépinière à la vie religieuse, et aidait grandement à recruter les moniales qui peuplaient le cloître. Bien que nous ne sachions, d'une manière exacte, ni le nombre des religieuses, ni celui des pensionnaires, qui vivaient dans le couvent à la fin du XIIe siècle, il est hors de doute, qu'elles formaient dès lors une communauté importante et fort considérable.

L'abbaye était placée sous la juridiction directe et immédiate de l'évêque de Paris , et l'abbesse qui la gouvernait à l'intérieur n'entreprenait rien d'important pour la communauté sans le consulter. Un ou deux ecclésiastiques vivaient dans les bâtiments attenant au cloître. Ils faisaient le service de la chapelle, administraient les sacrements, et remplissaient toutes les fonctions spirituelles auprès des Bénédictines et de leurs élèves. Un troisième prêtre, qui ne résidait que passagèrement au monastère, exerçait la charge de procureur , c'est-à-dire qu'il s'occupait des biens et des revenus temporels de l'abbaye, et à des époques fixes, il rendait compte de sa gestion à l'abbesse assistée d'un conseil de religieuses.

 

 

Le bref du pape Célestin III

Douze ans plus tard, le 10 mai 1196, le pape Célestin III confirme encore une fois les privilèges de la curie parisienne en y ajoutant deux monastères, Saint-Cyr et Val-Profond « et preterea confirmatio abbatiarum Sancti Ciriaci et de Valle Profunda  ». Ce diplôme sollicité par Maurice de Sully rappelle les bulles de ses prédécesseurs. Sans doute l'évêque avait un grand besoin de fonds pour financer la construction de la cathédrale Notre-Dame. Voici le texte latin (charte V du Grand cartulaire de N.-D. de Paris) «  Celestinus episcopus, servus sercorum Dei, venerabili fratri Mauricio, Parisiensi episcopo, ejusque successoribus canonice substituendis in perpetuum. Quanto nobilis, etc. ut in bullis comnibus suprascrptis. Jus etiam episcopale, in subscriptis abbatiss et earum parrochiis seu parrochianis omnibus, videlicet, in abbatia Latiniacensi, in abbatia Fossatensi, in abbatia Sancti Maglori, in abbatia Sancti Victoris, in abbatia Vallis sancte Marie, in abbatia de Sarneia, in abbatia Herivallis, in abbatia Hermeriarum, in abbatia Montis Estivi, in abbatia sanctimonialium de Monte Martirum, in abbatia de Hedera, in abbatia de Kala, in abbatia de Gif, in abbatia Sancti Ciriaci et in in abbatia Vallis Profunde, et in ecclesia super Argenteolis. Paci quoque et tranquillitari, etc. (ut supra in bulla Eugenii III). Pretera pactum et concentionem, etc. (ut supra in bulla Innocentii II). Apostolica quoque auctoritate, etc (ut supra in bulla Lucii II). Datum Laterani, per manum Cencii, Sancte Lucie in Orthea diaconi cardinalis, domini pape camerarii, II idus maii, indictione XIIII, anno Dominice incarnationis MCXCVI, pontificatus vero domini Celestini pape III anno sexto ». Ainsi le Saint-Père rappelle les bulles précédentes en recommandant paix et tranquillité pour les couvents, en précisant les conventions passées et enfin l'autorité apostolique, c'est-à-dire que toute nomination d'abbé ou d'abbesse doit recevoir l' imprématur de Rome. Dans ce bref, nous notons que l'abbaye de Gif est bien un couvent de filles « abbatia sanctimonialium ».

 

 

L'installation des moniales à Gif

Dès la reconstruction de l'église abbatiale et des bâtiments conventuels du monastère de Notre-Dame du Val de Gif, des donations viennent enrichir le temporel du couvent. Après la dotation de la ferme d'Invilliers par les religieuses d'Yerres, les seigneurs des environs font des legs pour fonder des obits selon la formule consacrée « pro remedio anime sue  » pour le salut de son âme, ou faisant participer les parents défunts «  pro salute animarum suarum atque antecessorum  », ou encore en faisant un obit en associant un fils «  post obitum suum, pro remedio anime sue et filii sui  » et solliciter les prières des moniales.

Vers 1190, un nommé Adam de Châteaufort fait son testament « testamentum Adæ de Castro Forti » qui comporte pas moins de trente articles destinées à toutes les églises et maisons religieuses du Hurepoix, parmi lesquelles l'abbaye des Vaux-de-Cernay tient une place centrale (charte LXXXVII). Nous ignorons qui est ce personnage et quelle famille posséda la seigneurie de Châteaufort après les Rochefort-Montlhéry. Mais, nous trouvons le testament d'Adam mentionné dans la charte de Philippe-Auguste (charte LXXXV), et Philippe, frère d'Adam, et que celui-ci établit un de ses légataires, apparaît comme témoin en 1179 dans une donation à l'abbaye de Saint-Jean en Valée près Chartres. En ce qui concerne l'abbaye de Gif, les religieuses reçoivent deux setiers d'annone à prendre chaque année sur le domaine de Châteaufort « monialibus de Gif duos sextarios annonæ annuatim apud Castrum Forte ». Le testamentaire précise que la validité de cet acte est conditionnée à l'approbation de sa femme « uxor mea fide firmavit sibi proposse suo inviolabiliter ». Les légataires d'Adam sont sa femme, Robert son oncle maternel, et ses frères Galeran et Philippe. L'acte est dressé devant plusieurs témoins dont l'abbé du monastère des Vaux-de-Cernay, le prêtre Salomon, Hugues de Loges et Garnier de Buisson.

 

 

La charte de l'abbesse de Gif

Sous le titre «  Charta abbatisse de Gif  » M. Guérard publie la charte CXXVI du Grand pastoral de Notre-Dame de Paris, datée de 1203. Voici le texte latin : «  Ego C. abbatissa et conventus de Gif, notum facimus presentibus et futures, quod due partes minute decime Fonteneii ad episcopum Parisiensem et ejus pertinent successores ; et, licet bone memorie Theobaldus et Mauricius, Parisienses quondam episcopi, duas partes decime supradicte nobis et ecclesie nostre confirmasse noscuntur, sicut in scriptis eorum autenticis continetur, nolumus tamen episcopo Parisiensi ex intrumentis et confirmationibus supradictis juris sui seu possessionis duarum partium decime prenotate, de qua gaudere dinoscitur, prejudiciam aliquod generari. In cujus rei testimonium, presentem cartam sigillorum nostrorum fecimus impressione muniri. Actum anno MCCIII ».

Il s'agit d'une lettre de l'abbesse et du couvent de Gif «  Ego C.[écilia] abbatissa et conventus de Gif». Cécile avait reçu la crosse abbatiale à la mort d'Eremburge en 1195. La date de 1203 correspond au pontificat de l'évêque Eudes de Sully qui avait succédé à Maurice en 1196. Comme son prédécesseur, l'évêque de Paris rendit de nombreux et signalés services à l'abbaye de Gif. En premier lieu, il éteignit une dispute entre les copropriétaires de moulin à eau voisin de l'enclos du couvent, mi-partie appartenant aux religieuses, mi-partie au meunier. Eudes de Sully, jugeant ces discussions funestes à la paix du cloître, intervint entre les parties. Il nomma trois arbitres, pris parmi les membres de son clergé, qui réglèrent le différend à l'amiable (cf. la chronique «  Le moulin de l'Abbaye de Gif  »). Ceci se passait en l'an 1201. Deux ans plus tard, le même prélat rendit encore un service de même nature à sa chère fille l'abbesse de Gif . Plusieurs chicanes s'étaient allumées entre l'abbaye et les curés des environs au sujet des dîmes sur les terres des religieuses. Les droits dîmiers qui, à l'origine étaient destinés aux cures pour entretenir les églises avaient été confisqués par des seigneurs laïcs qui les avaient finalement versés à des monastères afin d'obtenir le salut par les prières des moines ou des sœurs.

Le diplôme de 1203 concerne deux parts des menues dîmes qui étaient levées dans le village de Fontenay, lesquelles appartenaient autrefois à l'évêché de Paris. De bonne mémoire, l'abbesse prétend que les évêque Thibault et Maurice avaient admis que les susdites deux parts de dîmes était dans le temporel de l'abbaye, comme il est écrit dans un acte authentique. L'abbesse se réjouit du discernement de l'évêque de Paris qui a confirmé que le droit des deux parts de dîmes appartient à sa maison. En témoignage de cette chose, le sceau de l'abbaye est apposé pour affermir et garantir la lettre.

À cette époque, une autre chicane eut lieu avec le curé de la paroisse de Gif. Les religieuses ayant reçu en aumône quelques dîmes à prendre au hameau de Coupières, le curé de Gif se crut lésé dans ses droits de décimateur; il chercha querelle à l'abbesse, mais aussitôt l'évêque intervint en faveur du monastère, et usant de son autorité, il imposa un règlement qui coupa court à la discussion. L'abbé Alliot rapporte que : «  Eudes de Sully ne se borna point à maintenir la paix et l'union entre l'abbaye et ses voisins, il tint à honneur de prendre rang parmi les plus insignes bienfaiteurs de la maison, et voulut contribuer de ses propres deniers à la prospérité du couvent. Nous le voyons acheter, en 1205, de Burchard, seigneur d'Orsay, des dîmes que celui-ci avait au hameau de Mondétour, puis en faire don à l'abbaye de Gif qui d'ailleurs ne les garda pas longtemps  ».

 

Extrait du cadastre napoléonien.

 

Laissons le soin à l'abbé Alliot de résumer brièvement l'état du temporel de Gif. (Les titres de l'abbaye seront détaillés dans une prochaine chronique). Parmi ces donations qui furent faites à l'abbaye dans la première moitié du XIIIe siècle, il en est plusieurs qui mérite de fixer particulièrement l'attention, parce qu'elles permettent de jeter un regard dans l'intérieur de la communauté, et qu'elles font connaître un singulier usage, pratiqué dans les couvents de cette époque. «  Outre, le domaine d'Invilliers, et le moulin sur l'Yvette, les bois, les dîmes de Gif, les fermes de Gousson, de Saint-Aubin, d'Auvillier, de Saclay, nous la voyons posséder des prés, des vignes, des terres, des rentes, des censives, des dîmes, des droits fiscaux de toute nature et de toute sorte, sur une longue ligne s'étendant depuis Châtillon et Bagneux près Paris, jusqu'à Chevreuse et Limours, en sorte qu'il était peu de bourgades, dans la vallée de l'Yvette, où les religieuses n'eussent alors quelques biens fonds, ou du moins quelques deniers à percevoir. Encore l'extension de leur domaine n'était-elle point circonscrite dans la vallée où elles étaient assises, puisque nous leur trouvons des possessions à Marcoussis, à Linas, à Cheptainville, et jusqu'au bourg de Saint-Yon, c'est-à-dire jusqu'aux extrêmes confins de l'ancien diocèse de Paris  ». Pierre de Nemours, successeur d'Eudes de Sully en 1208, mit par son testament de juin 1218, les religieuses de Gif au nombre des héritiers qui se partagèrent les ornements de son palais. C'est dire qu'à la fin du siècle de Saint-Louis, l'abbaye de Gif était au rang des grands propriétaires du royaume.

 

 

Adam de Gif

Le doyen Adam de Gif est nommé avec de nombreux dignitaires et chanoines de la curie parisienne dans la lettre de confirmation de l'évêque Maurice de Sully au sujet de la vente à l'Église de Paris de 25 livres parisis de cens à prendre dans le bourg de Saint-Cloud par le chevalier Galeran de Lieusaint et Havis sa femme « Galerannus, miles, de Loco Sancto, et Havis, uxor ejus, nobis vendiderunt, precio XXV librarum Parisiensium, totum censium suum in burgo nostro de sancto Clodoaldo situm… » (charte XXXVI du Grand pastoral de N.-D. de Paris). Comme ladite censive de Galeran était dans la mouvance du chevalier Pierre La Truye, celui-ci donna son accord et accepta la transaction et mit le cens dans les mains de l'évêque. De même, Jean le frère et Félicie la mère du seigneur suzerain, concédèrent le transfert de propriété.

 

 

Isabelle de Gif (2)

Un acte du début du XIIIe siècle fait état des vassaux de l'évêque de Paris qui lui doivent rendre foy et hommage «  isti fecerunt hommagium  ». On compte 25 personnages dont 15 laïcs. Une certaine dame Isabelle de Gif est nommée «  Domina Isabella de Gif  » (charte CLXXXVIII du cartulaire de N.-D. de Paris). Pour certains auteurs, dame Isabelle de Gif (parfois nommée Elisabeth) serait le premier seigneur de Gif. On ne voit pas pour quelle raison ! Toujours est-elle nommée comme vassale de l'évêque de Paris et payait, pour son fief de Coupière, 100 sols de rente à l'abbaye de Gif. L'abbé Lebeuf est également perplexe : «  Mais cela ne dit pas que cette Isabelle fût du village de Gif quoiqu'il y ait apparence que cela a été. Un peu plus avant dans le même siècle, c'est-à-dire en 1262, vivoit un Luc de Gif, chanoine de Notre-Dame de paris, fils apparemment d'Isabelle et possesseur des mêmes biens  ». Le père Echart a marqué en ce nombre Arneus de Gif qui était Dominicain et fameux prédicateur à Paris vers l'an 1270.

La charte V du Prævia du cartulaire de N.-D. de Paris énumère les fiefs dépendant de l'évêque de Paris au temps d'Eudes (1197-1208) et cite la terre de dame Isabelle de Gif. Elle est dite femme (au sens féodal) de l'évêque de Paris pour ce qu'elle possédait à Paris et à la Ville-l'Evêque, tant en argent (littéralement perception d'impôts) qu'en droiture, et devait 23 sols de cens. «  Domina Isabella de Gif est femina Parisiensis episcopi, et de eo tenet quicquid habet Parisius et apud Villam Episcopi, ram in theloneo quam in dreturis, et in censu qui valet circa XXIII solidos et etiam in aliis quibuscumque… ». La terre en question porte d'ailleurs le nom de terre de Beau repaire «  terra de Bello Reditu  » donné sans doute au lieu-dit, proche et hors de l'enceinte de Philippe-Auguste et de la porte Comtesse d'Artois, qui voyait la joie du parisien s'en revenant chez lui.

La terre qui avait appartenu à Isabelle de Gif devint le bénéfice des chapelains de la chapellenie de Saint-André en l'église Saint-Eustache. Un cueilloir de 1400-1403 décrit l'étendue du fief. Il avait la forme d'un long rectangle dont l'extrémité sud était seule comprise à l'intérieur de l'enceinte de Philippe-Auguste : celle-ci tranchait, d'est en ouest, au travers du fief de Gif limité au sud par la rue Mauconseil (3). Un recueil manuscrit du XVIIIe siècle concerne «  les titres existans aux archives du chapitre de l'Eglise de Paris, lesquels servent à établir la directe du fief de dame Elisabeth de Gif, appartenant aux chapelains de la chapelle Saint-André, fondée en l'église Saint-Eustache, sur des biens fonds situés dans les rues Montorgueil, Pavée, Tireboudin, de Beaurepaire et des deux Portes  ».

Parmi les vassaux de l'évêque, nous trouvons également Jean de Massy est dit homme-lige de l'évêque pour ses fiefs de Wissous et de Fresnes, Gui de Chevreuse est également homme-lige «  Guido de Caprosia est homo ligius Parisiensis episcopi  » pour son château et sa châtellenie de Chevreuse et autres fiefs dont il paie 25 sols. Les châteaux de Corbeil, de Montlhéry et de la Ferté-Alais sont mouvants de l'évêché de Paris et versent un impôt de 20, 25 et 60 sols, respectivement chaque année.

Dans la charte LXX ( Liber Vigesimus du cartulaire de N.-D. de Paris), donné au mois de juillet 1267, un certain Guillaume de Gif, chapelain de l'église Saint-Séverin est cité. Suzanne de Garlande, sœur de défunt Eudes de Garlande, archidiacre de Paris déclare remettre à Guillaume de Gif, chapelain de l'église Saint-Séverin, «  Guillelmo de Giffo, capellano in ecclesia Sancti Severini  » pour l'autel Sainte-Croix de la chapellenie de cette église huit livres parisis d'accroissement de cens qui sont payées dans la censive par les héritiers de maître Henri et par maître Nicolas de Sins, lesquelles font un rapport annuel de 40 sols parisis. Ledit Guillaume de Gif accepte de posséder lesdites 8 livres en mainmorte.

Le jeudi 25 janvier 1313, jour de la fête de la conversion de saint Paul, sous le pontificat de Clément V, les lettres de ressaisie faites par Jehan Pavonis, informent le clerc Jehan Ploiebaut à cette époque prévôt de Paris, lequel Pavonis, nommé prévôt de Paris, a saisi les biens dudit prévôt dans la maison de Renault Burseri, dit aussi Lanerii, pour une dette de 40 florins d'or envers Englebert Picardi et Suam, sa femme. La maison est située dans la terre et seigneurie du révérend seigneur évêque de Paris, contiguë de la maison de Guillaume dit Vaneron et d'autre de la maison des héritiers de feu simon dit Dandin. Parmi les témoins de cette charte, se trouve discrète personne maître Éloi de Gif, official en la curie de Guillaume, archidiacre de l'église de Paris, etc. «  presentibus viris dixretis magistro Egidio de Giffo…  ». Enfin, Éloi agissant comme notaire public appose le scel de la curie.

Dans les comptes de l'évêché de Paris, de juin 1384, discrète personne maître Jean de La Crolière agit, au nom de l'évêque, en tant que sous-collecteur général de la taxe de procuration pour la ville et le diocèse de Paris «  venerabilem et discretum virum magistrum Johannem de la Crolière, subcollectorem generalem dictarum civitatis et diocesis Parisiensis  ». Dans le doyenné de Châteaufort, l'abbaye de Gif doit s'acquitter d'une taxe qui se monte 12 livres . En cette année 1384, l'abbaye Notre-Dame de Gif est déclarée défaillante et l'abbesse prétend qu'elle est dans l'incapacité de payer cette taxe «  impotentes ad solvendum  ».

 

 

Renaud de Gif

C'est le cartulaire de l'abbaye Notre-Dame de la Roche qui nous fait connaître un certain seigneur nommé Renaud de Gif «  domino Reginaldo de Gif  » dont les historiens ignorent tout de sa vie (chartes XLI et XLII). Sous les efforts incessants que faisaient les évêques, les dîmes ecclésiastiques inféodées aux seigneurs laïques et détenues par eux continuaient, par suite des remontrances qui leur étaient faites à ce sujet ou des sentiments de piété dont ils étaient inspirés, à faire retour au clergé, tant régulier que séculier, auquel, suivant l'antique tradition, elles appartenaient de droit divin. En l'année 1209, un chevalier nommé Pierre de Brasseuil et Elisabeth, sa femme «  Petrus, mile de Braceolo, et Elisabeth, uxor mea  », donnent à l'église Notre-Dame de La Roche «  ecclesie Beate Marie de Roscha  », du consentement d'Elisabeth, leur fille, et de Gautier, son frère, toute la dîme des terres qu'ils possèdent dans le territoire de la paroisse des Molières, et qu'ils ont acheté de Renaud de Gif, seigneur, à la condition que les frères de l'abbaye de La Roche payeront tous les ans au curé des Molières, et dans sa maison curiale, cinq sous pour le luminaire d'une lampe, à la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul, laquelle somme, E…., dame des Molières «  E... domina Moleriarum  », avait déjà assignée sur ladite dîme pour le même usage.

La même année, Pierre, évêque de Paris donne des lettres de confirmation de la libéralité pieuse de Pierre de Brasseuil au profit de l'abbaye Notre-Dame de La Roche dans les mêmes termes que la charte précédente «  ut in præcedenti charta  ». En apposant le sceau épiscopal, le prélat précise que les moines reçoivent la dîme des Molières à la condition de payer la somme due au curé du lieu «  ad petitionem sacerdotis de Moleriis  ».

 

 

Étienne, curé de Gif

Au mois de juin 1250, une sentence fut donnée par les arbitres appelés à juger le différend entre les religieux de Notre-Dame de La Roche et le curé de Toussus au sujet d'une certaine portion de la dîme et des novales des Loges, lequel contentieux remontait à plus de quarante ans auparavant. L'accord qui avait été fait sous l'épiscopat de Pierre II, évêque de Paris, aux mois d'août 1212 et de décembre 1213, par devant l'archidiacre et le succenteur de l'Eglise de Paris délégués par le souverain pontife n'avait point été exécuté.

Le même dissentiment existait toujours entre l'abbé et les moines de Notre-Dame de La Roche, et Pierre, curé de Toussus. L'affaire fut soumise au jugement arbitral d'Odon, curé de Montreuil, et à Étienne, curé de Gif  ; lesquels, d'après un compromis fait entre l'abbé Gilbert et le curé, sous peine de dix livres parisis d'amende, prononcèrent une sentence par laquelle les dissidents étaient tenus d'exécuter l'accord des années 1212 et 1213, c'est-à-dire que, d'une part, l'abbé de La Roche devrait payer au curé de Toussus trois mines d'avoine et trois mines de méteil sur la dîme des Loges perçue l'année précédente, et continuer de lui payer la même redevance tous les ans, sans plus inquiéter ledit curé au sujet de la dîme de deux arpents de terre à lui appartenant, situés, l'un à la Noue-d'Herbold et l'autre à Fayel, d'autre part le curé de Toussus devrait rendre à l'abbaye de La Roche tout ce qu'il avait perçu dans la dîme des Loges, soit à Fayel-le-Grand, soit à Fayel-le-Petit, en raison des novales faites dans lesdits lieux depuis l'accord passé entre les parties sous l'épiscopat de Pierre II, évêque de Paris ; et enfin que le curé de Toussus ne devrait plus inquiéter l'abbé au sujet de ces novales.

 

 

Les prix au XIIIe siècle

La prospérité de la fin du XIIIe siècle a été soulignée par de nombreux historiens. La richesse relative qui peut être décrite n'était point particulière à l'abbaye, ni une situation exceptionnelle faite à un couvent. Elle s'étendait certainement à tous les pays environnants.

Bien plus, la contrée jouissait alors d'un certain bien être matériel qu'elle n'eut pas plus tard qui va s'effacer avec les jours calamiteux du siècle suivant.

Bien que par leur aridité, les chiffres soient difficiles à concilier car ils dépendent de l'époque et du lieu ; d'un village à l'autre on peut observer une variation de 50%. M. Guérard nous donne quelques estimations précises des prix pratiqués dans le sud de Paris et plus particulièrement dans le nord Hurepoix. Ainsi le prix d'un bœuf en viande vaut une livre 10 sols, de 8 moutons ou béliers «  arietes  », 2 livres et demie, ce qui fait 6 sols 3 deniers pour un mouton, et ce qui supposerait que la viande de bœuf n'aurait valu que quatre moutons 4/5e. En 1276, une poule est évaluée 2 deniers. Le blé de semailles valait 6 sous le setier, et le blé de moindre qualité ou méteil, 2 sous seulement.

Le prix d'une chape de chanoine, qui avait été fixé anciennement à 24 florins d'or, fut réduit à 15 en 1363. En 1288, le prix d'un bréviaire est 16 livres . Vers 1250, une bible en deux volumes avait coûté 200 lt., ou 160 livres parisis. La cire valait 3 sols la livre et on en brûlait annuellement 30 livres à la chapelle du couvent de Gif.

Le prix et loyers des terres labourables à Wissous sont les suivants : en 1249, vente de 3 arpents et demi pour 25 lp. ; en 1255, vente de 2 arpents et demi pour 19 lp. ; en 1259, vente de 17 arpents et demi pour 180 lp. Le prix moyen de la terre labourable est 10 lp. 3 sols environ . En 1308, le bail d'un demi arpent se monte annuellement à une mine d'avoine et un demi-minot de froment. Un pré d'un arpent est vendu 12 livres 10 sols en 1234. L'année suivante un pré vendu en trois lots est payé 13 lp. à Chatenay. En 1250, on paie 8 lp. Pour une demi-arpent. En 1275, 75 perches sont évaluées 16 lp. 10 s. Ce qui porte, au XIIIe siècle, le prix moyen de l'arpent de pré à 16 lp. 15 s. 9 d. Un bail à ferme de 2 arpents et demi est passé en 1263 moyennant 3 lp. de rente annuelle. Le cens moyen de l'arpent est 10 sols 7 deniers à Sceaux. Le prix et loyer des vignes à Chatenay sont : en 1265, vente de 75 perches pour 16 lp. ; en 1253, acensement d'un demi arpent pour 2 lp. ; en 1265, bail de trois quarts d'arpent moyennant 30 sols de rente ; soit un prix moyen de l'arpent de vigne 21 lp. 6 s. 8 d. et le taux moyen du loyer, 2 lp. 16 s. Vers 1275, 108 arpents de bois sont vendus 530 livres , ce qui donne, pour le prix moyen de l'arpent de bois, 4 livres 18 sols 2 deniers . Ce même bois était acensé à 12 deniers l'arpent alors qu'un marais à Itteville était chargé d'un cens de 3 deniers.

 

 

L'abbatiat d'Isabelle de Saint-Aubin (1280-1299)

Entrée toute jeune chez les Bénédictines de Gif pour être instruite à la petite école, Isabelle de Saint-Aubin prit le voile et fit profession dans ce couvent et fut élevée à la dignité d'abbesse lors de l'élection de 1280. C 'était le temps où le désaccord avec le prieuré des chevaliers de l'Hôpital de Saclay avait pris un caractère aigu. Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem avaient fondé, en 1175, un prieuré de leur ordre par l'acquisition de terres par Robert d'Arpenty. L'Hôpital de Saclay se prévalait être pauvre et avoir peine à se suffire.

Le différend avait pour objet les dîmes de Saclay. En tant que maison religieuse, l'Hôpital de Saclay n'admettait pas de payer la dîme à l'abbaye de Gif. Isabelle de Saint-Aubin s'appliqua à résoudre cette difficulté, qui troublait la paix de sa communauté, et scandalisait les séculiers, témoins de ces luttes pour des biens temporels, entre personnes faisant vœu de renoncer aux intérêts de la terre. Après de nombreux pourparlers et des expertises réitérées les efforts d'Isabelle furent couronnés de succès. Une transaction intervint au mois de juin de l'année 1285, entre elle et frère Jean de Villiers de Lisle-Adam, qui exerçait la charge de grand prieur de France, avant de devenir général de son Ordre. Le traité conclu fut rédigé en des termes nullement ambigus : «  À tous ceux que ces lettres verront, entre nous révérende Isabelle humble abbesse du couvent de Sainte Marie de Gif un accord est intervenu au nom du Seigneur, avec les frères de l'Hospital de Jérusalem, seigneur de Saclay, pour les dixmes de quatre setiers de blé à prendre chaque année que nous possédons depuis des temps immémoriaux dans la paroisse de Saclay. Une conciliation médiane est intervenue avec le prieur, les frères et leurs successeurs auront le droit de prendre, chaque année, quatre setiers de blé, mesure de Châteaufort sur la dîme que nous possédons dans notre grange en ce village de Saclay. Fait l'an de grâce 1285, au mois de juin le jour de la nativité de Saint-Jean-Baptiste ».

Malgré cet engagement réciproque, si clairement exprimé, l'harmonie ne fut pas de longue durée entre les deux maisons voisines. Durant six siècles l'abbaye Notre-Dame de Gif réclamera avec une persévérance que rien ne saura lasser, soit aux Hospitaliers, soit aux titulaires de la cure de Saclay, leurs successeurs, l'exécution de cet accord. Elle aura pour cela d'interminables procès, et ce ne sera qu'à de bien rares intervalles, qu'elle pourra jouir en paix d'un droit si solennellement et si justement consenti et accordé. Moins de trente ans après l'accord conclu avec le grand prieur de Lisle-Adam, les Hospitaliers se refusaient déjà à tenir leur engagement. Il fallut qu'un nouvel arrangement intervint au cours de l'année 1322, entre ceux-ci et les religieuses, qui parvinrent néanmoins après beaucoup d'efforts, à faire respecter leurs droits.

Bien qu'aucun document ne relate le nombre des religieuses qui vivaient dans le cloître, l'abbé Alliot nous dit : «  Toutefois si nous en jugeons par l'importance des bâtiments, et par les revenus qui se consommaient au couvent, en peut présumer que la communauté se composait d'au moins cinquante à soixante Bénédictines , sans parler des serviteurs et des familiers de l'abbaye ».

 

 

Les chartes du XIIIe siècle

En 1238, Béatrix, abbesse de Gif, fit donation aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, des droits qu'elle avait sur la cinquième partie de l'héritage du chevalier Anselme de Palaiseau. Le sceau en cire jaune apposé sur le parchemin, conservé aux archives, a une forme ronde de 5 centimètres de diamètre ; au centre, un buste de la sainte Vierge nimbée, vue de face, voilée et portant une couronne à trois fleurons avec la légende « +SIGIMUM … CLIE S. MA… E DE GIF ».

En 1271, le 1er avril, le couvent de Gif adressa, au roi Philippe III le Hardi, ses condoléances au sujet des pertes multiples que la famille royale venait d'éprouver. La communauté promit, sur la demande du roi, d'appliquer toutes les prières et toutes les bonnes œuvres des religieuses, au soulagement des âmes des princes et des princesses défunts, et elle engagea sept psautiers. Le sceau en cire jaune est de forme ogivale ; il porte l'image d'une abbesse debout, tenant de la main droite une crosse tournée en dedans ; la main gauche est posée sous le scapulaire monacal avec la légende « ….BATISSE DE G… » (4).

À suivre…

 

 

Notes

(1) M. Guérard, Cartulaire de l'église Notre-Dame de Paris (Impr. Crapelet, Paris, 1850).

(2) Une voie de Gif-sur-Yvette porte de nom de «  Allée Isabelle de Giffa  » située entre la route de Damiette et la voie ferrée du RER-B.

(3) A. Lombard-Jourdan, Fiefs et justices parisiens , in Revue de la bibliothèque de l'Ecole des Chartes, vol. CXXXIV (Libr. Droz, Paris, 1977).

(4) L. Morize, Abbaye de Gif et ruines du château de Damiette (Impr. Raynal, Rambouillet, 1871).

 

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