Louis Malet de Graville, seigneur de Marcoussis

(XXIII) Jeanne, la fille puînée

Chronique du Vieux Marcoussy ------------------------------------- _---------------------- --------- Juin 2010

Marie de Balsac et deux de ses filles (Coll. Gaignières, BnF, Paris).

C. Julien

JP. Dagnot

 

 

 

Dans cette chronique, nous évoquons la vie de la fille puînée de l'amiral de Graville, nommée Jeanne, mariée à l'un des gentilshommes les plus dotés de France, Charles d'Amboise (1). Jeanne de Graville devint dame de Marcoussis , à la mort de son père, en héritant, en 1519, du premier lot de la succession du seigneur le plus riche du royaume.

La vie de Jeanne de Graville est fort peu connue, et elle semble cependant ne pas manquer d'intérêt. L'amiral de Graville aurait donné le prénom de Jeanne à sa seconde fille en souvenir de ses pères et aïeux qui portaient le prénom de Jean. Jeanne pourrait aussi avoir été donné en l'honneur de Jeanne de France, la fille aînée du roi Louis XI, mariée au duc Louis d'Orléans. Le dessin de la collection Gaignières (XVIIe s.) représente Madame de Graville priant avec deux de ses filles (2) . Nous pensons y voir les aînées Louise et Jeanne, au dernier plan, que le dessinateur a représentée plus jeune que sa sœur.

 

 

La demoiselle de Graville

 

Selon Michel Perret, Jeanne Malet de Graville serait née en 1475, alors que ses parents avaient convolé en justes noces quatre ans plutôt. La faute est flagrante. Il convient, à ce propos, de rectifier la biographie de la demoiselle de Graville, car nous avons vu précédemment, par l'acte de constitution du douaire, que Louis de Graville a épousé Marie de Balsac en 1477 (3). Nous ne pouvons pas prendre l'an 1475 comme date de naissance de Jeanne, pour les raisons suivantes :

•  En écrivant « … Il ne lui était resté que trois filles des fruits de son mariage à pourvoir et donna Mademoiselle Louise son aînée à Monsieur Jacques de Vendôme, vidame de Chartres, prince de Chabanay pour femme, et choisit pour époux de Mademoiselle Jeanne sa seconde fille Messire Charles d'Amboise, seigneur de Chaumont-sur-Loire…  », Simon de la Motte confirme que Louise est l'aînée des trois sœurs.

•  De nombreux historiens s'accordent sur la date exacte du décès de la dame de Marcoussis, survenu le 18 septembre 1540 à l'âge de 59 ans. Ce qui la fait naître en l'an 1481 ou 1482.

Un évènement dramatique survint peu de temps après la naissance de Jeanne : la mort de ses deux frères qui ruinait les espérances du seigneur de Marcoussis. Cette disparition est sans aucun doute due à une épidémie qui survenait le plus souvent à la fin de l'été et décimait les jeunes enfants. La mortalité infantile due à la rougeole, la variole, les maladies diarrhéiques était effroyable. On parle d'un taux de mortalité atteignant le quart de la population en Bourbonnais lors d'une épidémie en 1532. De cette sorte, les généticiens estiment que l'espérance de vie semble avoir été, à la fin du XVe siècle, de l'ordre de 25 ans, probablement un peu plus pour les privilégiés (4) .

Nous ignorons la date exacte de ce drame. Pour certains auteurs, le fils cadet Joachim serait mort en 1490. Toutefois, nous pouvons imaginer l'an 1485 puisque Jeanne Malet fut émancipée par ses parents le 28 juin de cette même année. Quelle en était la raison ? Nous pouvons supposer que n'ayant plus d'héritier mâle, l'amiral de Graville voulait assurer sa succession sur la tête de sa fille. D'autre part, un mariage était en vue avec l'une des familles la plus prestigieuse du royaume, les Amboise (5) .

Jeanne de Graville avait été placée, jeune encore, près de Jeanne de France, la première femme du duc Louis d'Orléans, futur roi Louis XII dont elle devint demoiselle d'honneur . Elle était des quatre dames favorites qui accompagnaient partout cette princesse et pouvait lui être comparée pour la pratique qu'elle faisait de toutes les vertus : «  elle était du nombre de celles qui usent du monde comme n'en usant point  », dit un biographe [Hilarion de Coste, Vies et éloges des Dames illustres , t. II, p. 17]. Dès qu'il monta sur le trône, le roi répudia la reine, prétextant la non consommation du mariage, devant le pape Alexandre VI. Jeanne de Graville resta fidèle à sa maîtresse qu'elle suivit un temps dans son exil à Bourges.

Avec ses sœurs, Jeanne de Graville avait reçu une éducation des jeunes filles aristocrates, sans doute conduite par sa mère Marie de Balsac apprenant le latin et le grec. Le mariage de Jeanne fut l'objet d'une intrigue politique ; ce fut l'occasion pour l'amiral, son père d'user de son pouvoir au sein du gouvernement.

 

 

Un mariage arrangé

Ce n'était pas seulement sous le rapport des biens temporels que le seigneur de Graville avait pris soin d'assurer l'avenir de ses filles : il voulut aussi qu'une éducation brillante vînt ajouter aux dispositions naturelles de leur esprit; elles excellaient dans ces menus ouvrages qui font l'occupation des personnes de leur sexe. Le sanctuaire de l'église de Marcoussis en a longtemps possédé un magnifique échantillon : c'était un ciel de velours violet, garni d'une crépine d'or, sur lequel les filles de l'amiral avaient brodé, avec des perles fines et en caractères assez grands «  O salutaris hoslia  ».

Depuis le début de la Régence , les partisans du duc d'Orléans étaient dans l'opposition. Le plus actif d'entre eux était Georges d'Amboise, évêque de Montauban, qui avait été détenu en 1487 et s'était réfugié à Avignon après la bataille de Saint-Aubin du Cormier, fin juillet 1488. Cette campagne militaire, en partie menée par l'amiral de Graville, scella l'avenir de la Bretagne par un traité préparant le rattachement de cette province à la France. Le prélat tenta de revenir en grâce à la Cour en s'adressant directement à Louis Malet. Saint-Gelais raconte : «  … il commença d'entretenir l'admiral de Graville qui, pour l'heure y pouvoit beaucoup, en proposant un traité de mariage de son neveu monseigneur de Chaumont avec la fille dudit amiral ; ce qu'il ne faisoit que pour l'occasion dessusdite  ». L'amiral vit en cette proposition très brillante, l'arrivée d'un nouveau fils, l'héritier des principales terres de cette puissante maison d'Ambroise.

Le mariage de Jeanne de Graville fut donc bientôt conclu avec l'agrément de la duchesse de Bourbon. Elle épousa, en 1491, Charles II d'Ambroise-Chaumont, son aîné de deux ans. Jeanne était l'aînée des trois filles de l'amiral. Etait-elle l'aînée de la fratrie ? Nous n'en savons rien car nous ignorons l'année de naissance du premier garçon, prénommé Louis, qui mourut très jeune. Par contre, nous conjecturons que son second frère, prénommé Joachim était son cadet puisqu'il mourut en 1488 «  en bas âge  » disent les historiens. Charles d'Ambroise allait devenir le gendre préféré de Louis de Graville.

 

Écusson des Amboise-Graville .

 

Étant devenu l'allié et le parent de George d'Amboise, l'amiral devenait, par là, l'allié du duc d'Orléans. La communauté d'intérêts particuliers amena l'échange de sympathies politiques. Graville avertit l'évêque qu'il fallait gagner le roi plutôt qu'Anne de Beaujeu qui restait inflexible. Les conseils de Graville furent écoutés. George d'Amboise fut employé à dissuader Anne de Bretagne à épouser Maximilien de Habsbourg. De nombreux autres prétendants s'annoncèrent mais le traité de paix imposait l'autorisation du roi de France pour le mariage de la princesse.

Dès la majorité du roi, devant les préparatifs de la guerre en Italie, Louis de Graville quitta le Conseil et rentra à Marcoussis tout en s'occupant indirectement des affaires financières du royaume. Il y était le 24 décembre 1493. Il y rejoignait, sans doute, sa femme et ses filles venues à Marcoussis pour les fêtes de la Nativité. Il se disait malade «  scritto per l'ammiraglio che venga, e, non ostante si scusi di maladia che ha  » et s'excusa de ne pas recevoir les ambassadeurs. Le 28 mars suivant, sa convalescence n'était pas encore complète.

Mais alors, Louis de Graville participa-t-il à l'expédition d'Italie par procuration ? On peut le penser selon Simon de la Motte qui nous donne une version confuse sur la biographie de Louis de Graville et par extension celle de Charles d'Amboise : « … ce monarque lui conféra l'an 1493 (selon quelques auteurs nouveaux). Ce seigneur étant âgé de cinquante trois ans ; mais selon Marthin, l'an 1486 et remis en cette charge après le décès de son gendre le seigneur d'Amboise arrivé l'an 1500 à Corrogo en Lombardie ; mais ce qui est de plus surprenant et extraordinaire que ce monarque absolu et d'une autorité qui ne veut pas être contrarié est que le seigneur n'ayant pas été de l'avis et du sentiment, sa Majesté en l'entreprise de la conquête du royaume de Naples. .. ». Nous pourrions voir la faveur continuelle de l'amiral à la cour de France perpétuée par la participation de son gendre à l'expédition d'Italie, malgré son attitude ambiguë Louis de Graville garda de bonnes relations avec le roi et le duc d'Orléans.

 

 

Charles II d'Amboise

La famille d'Amboise avait des origines orléanaises et tourangelles. Les historiens la font remonter au Xe siècle avec Hugues dit de Lavardin, qui aurait été le filleul d'Hugues Capet et châtelain de Bazouches-sur-Le Loir pour le comte d'Anjou. Son fils Lisois de Bazouches, dit de Chaumont fut chef de guerre pour le comte Foulques Nerra, sénéchal de Touraine et premier seigneur d'Amboise. Plus tard, Hugues II d'Amboise, seigneur d'Amboise, Chaumont et Montrichard participa à la première croisade et mourut à Jérusalem en juillet 1129 ou 1130.

 

 

Né vers 1493, Charles II d'Amboise est le second fils de Charles 1er d'Amboise, seigneur de Chaumont, et de Catherine de Chauvigny. Son père seigneur de Chaumont-sur-Loire, Meillant, Sagonne, Preuilly, Bussy et de Vendeuvre, fut conseiller chambellan du roi, gouverneur d'Île-de-France, de Champagne et de Bourgogne. Il était l'aîné d'une famille de treize enfants issus du mariage de Pierre de Chaumont et d'Anne de Bueil. Cette fratrie comprenait six membres du haut clergé : le cardinal Georges d'Amboise, évêque de Montauban, archevêque de Narbonne puis de Rouen, Jean de Chaumont, évêque de Maillezais et de Langres, Aimery de Chaumont, grand maître de l'Ordre de Malte, Louis de Chaumont évêque d'Albi, Pierre de Chaumont évêque de Poitiers, Jacques de Chaumont, abbé de Cluny et évêque de Clermont.

Nous avons évoqué à maintes reprises la filiation de Charles d'Amboise en tant que neveu du cardinal Georges d'Amboise, ministre favori de Louis XII. En 1503, ce prélat faillit devenir pape lors du conclave qui élisait un successeur à Alexandre VI. Il fut nommé légat du pape Jules II en France. Il est considéré comme l'un des plus grands mécènes de son époque et pour avoir participé à l'introduction de la Renaissance en France. Il fut connu sous le nom de seigneur de Chaumont jusqu'à l'époque où son frère aîné, François d'Amboise, lui eut cédé son droit d'aînesse.

Jeanne de Graville et son mari n'eurent qu' un fils unique viable, prénommé Georges par son parrain, le cardinal d'Amboise . Nous ignorons si le couple eut d'autres naissances qui auraient été marquées par la mortalité infantile. L'absence d'une famille nombreuse peut être attribuée d'une part à l'éloignement de Charles d'Amboise occupé à faire la guerre en Italie, ou à la difficulté de fertilité du couple. Toujours, est-il, que leur fils Georges, né en 1503, venait après douze ans de mariage. Tout jeune encore, il s'était rendu digne de porter le nom d'Amboise ; mais, le 24 février 1525, à la trop fameuse bataille de Pavie, il tomba au premier rang, en défendant les jours de son roi.

À ce propos Simon de La Motte précise «  Ladite Dame d'Amboise eut de son mariage un seul fils qui s'appelait Messire Georges d'Amboise filleul du cardinal de même nom qui étant âgé de 23 ans fut tué malheureusement devant Pavie en la bataille funeste qui s'y donna le jour de saint Mathias l'an 1524 en laquelle et au détriment et à la ruine de toute la France , le grand Roy François fut arrêté prisonnier et mis au pouvoir de ses ennemis avec plusieurs de ses princes et grands seigneurs ce qui fut un puissant motif à cette dame se voyant veuve et privée de ce cher et unique support qui lui était resté après le décès de Monsieur le Grand Maître maréchal et amiral de France, son mari…  ».

Le physique de Charles d'Amboise répondait à la capacité de son esprit : c'était un des plus beaux hommes de son temps, comme le prouve son portrait peint à l'huile par Léonard de Vinci , conservé dans le musée du Louvre, à Paris. Ce portrait, déjà gravé plusieurs, a été reproduit dans le Magasin Pittoresque (15e volume, année 1857, p. 313). Dans la notice jointe à cette reproduction, on dit que ce portrait passait pour être celui de Charles VIII ou de Louis XII ; cependant il était déjà connu comme étant celui de Charles d'Amboise. Dans le même volume (p. 400), on trouve des éclaircissements à cet égard.

Dans une biographie récente nous lisons : «  En 1503, Charles II d'Amboise de Chaumont eut un fils naturel, Michel d'Amboise, né à Naples, en Italie. Ce dernier serait à l'origine de l'actuelle famille d'Amboise  ». Brantôme se trompe lorsqu'il dit que Charles de Chaumont avait seulement vingt-cinq ans quand il devint gouverneur du Milanais ; il en avait vingt-sept. Les ambassadeurs vénitiens le représentent, à cette époque, comme un homme à qui l'on donnerait trente-deux à trente-quatre ans, parlant facilement et jouissant auprès du roi d'un grand crédit.

 

 

La carrière militaire de Charles d'Amboise

Charles d'Amboise avait été placé, tout jeune encore, à la tête d'une armée française chargée de défendre le Milanais ; il justifia, par son habile conduite, le choix que son oncle avait fait de lui ; aussi, parvint-il au plus haut degré de faveur auprès du roi Louis XII. Capitaine de trente lances en 1494, conseiller et chambellan du roi, gouverneur et leiutenant général de la ville de Paris et de l'Île-de-France, il fut nommé grand-maître de France en 1502, et maréchal de France le 1er mars 1506.

Participant à l'expédition d'Italie, en 1504, il commandait l'armée avec laquelle Louis XII entra dans Gênes. Il remit, en 1506, Pérouse et Bologne sous l'autorité du pape, et s'empara en 1507 de Gênes révoltée contre Louis XII. Il commandait, en 1509, avec le maréchal Trivulce l'avant-garde à la bataille d'Agnadel, et s'empara du Polésin, de Vicence et de Legnano en 1510. Au mois de février de cette année, il venait d'hériter des grands biens du cardinal, «  quand il mourut de maladie à Corregio, n'étant âgé que de trente-huit ans  ».

En août 1499, il n'était plus débutant, nous dit Jean d'Auton. «  Le sire d'Aulbigny, qui l'un des chiefz de l'armée étoit…ne pouhoit à cheval monter, ne suyvre l'ost,… et la prya Charles d'Amboise, grand maistre de France, que durant sa maladye du faiz de la guerre le voulsist descharger ; ce que vouluntiers voulut faire, voyant la charge plus honorable que pondeureuse  ». Charles d'Amboise fut nommé grand maistre de France dès l'avènement de Louis XII, et non en 1502, comme il est souvent dit ; une quittance du 25 janvier 1499-1500 le justifie. À la tête d'une compagnie de 20 lances fournies en 1499, il se constitua une compagnie de cent lances en 1504 alors qu'il était capitaine de Dieppe.

Le catalogue des Généraux de France, pour l'an 1506, donne une biographie succincte de Charles d'Amboise IIe du nom. Il est qualifié de seigneur de Chaumont-sur-Loire, de Sagonne, de Meillant, et de Charenton, chevalier de l'ordre du roi, lieutenant général du roi en Lombardie, nommé amiral de France en 1509. Il était connu sous le nom de maréchal de Chaumont. Dans une chronique composée par un des gentilshommes de Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, on lit ces mots, au sujet du mariage de Charles d'Amboise avec Jeanne de Graville : «  Messire George d'Amboise, évêque de Montauban et eleu archevesque de Narbonne (lequel avoit esté constitué prisonnier), fut délivré parce que on ne trouva sur lui occasion de le retenir, car de tout ce que on luy mettoit en avant, il s'en rapportoit toujours au roy. Après qu'il fut délivré (comme bon et loyal serviteur qu'il estoit et a toujours esté à Monseigneur), il pourchassa par tous moyens qui lui furent possibles de parvenir à sa délivrance ; et pour en venir à bout, il commença d'entretenir l'amiral de Graville qui pour l'heure y pouvoit beaucoup, en proposant un traité de mariage de son neveu, monseigneur de Chaumont, avec la fille dudit amiral ; ce qu'il ne faisoit que pour l'occasion dessus dite  ». (Godefroy, Histoire de Charles VIII, Paris, 1684, in-folio. p. 93).

 

 

 

L'amiral de France

La délibération du parlement de Paris sur les lettres patentes du 24 septembre 1508 autorisait Louis de Graville à transmettre de son vivant sa charge d'amiral à son gendre Chaumont d'Amboise. «  Sur les lettres patentes octroyées par le Roy le vingt quatriesme septembre dernier à messire Charles d'Amboise, chevalier de l'ordre, seigneur de Chaumont, lieutenant général pour ledit seigneur delà les mons, par lesquelles ledit sr., du consentement et vouloir du sr. de Graville, luy a donné et octroyé de grace especial l'office d'admiral de France, et en icellui l'a estably et institué pour par luy en joyr et user dès à présent et soy porter et intituler admiral de France, bailler seuretez et sauf conduitz et généralement de faire tous autres actes et expédicions qui appartiennent audit office d'admiral…  ».

Toutefois, le transfert de compétence se trouve limité par deux clauses principales. La première est «  que par la résignation et du consentement du seigneur de Graville, le roy pourvoit ledit de Chaumont de l'office d'admiral pour en joyr en l'absence dudit de Graville seullement, tellement que en sa présence l'exercice d'icelluy office est interdite totallement à icelluy de Chaumont, et on voit clerement par le texte desdites lettres que c'est une survivance, et est l'office baillé au survivant des deux… , toutesfoys eu regard à la proximité de lignage et affinité qui est entre lesdits de Graville et de Chaumont qui fait cesser la présumpcion de machiner in mortem alterius, en considération des grans services qu'ilz ont fait au Roy et Royaume et merites de leurs personnes…  ». Quant à la seconde clause, il s'agit de savoir quelle est la cour souveraine du royaume ont le ressort des appels : l'Échiquier de Normandie ou le Parlement de Paris.

 

 

Le remariage de Jeanne

Veuve depuis 1511 et ayant perdu son fils unique, Jeanne de Graville, restée sans appui, eut la faiblesse de se remarier. Elle épousa René d'Illiers, seigneur de Milly, qui ne paraît avoir contracté cette union qu'en vue des grands biens dont la dame d'Amboise était en possession. Elle donna par contrat de mariage les terres de Marcoussis, de Saint-Clerc, de Chastres, de Gometz-la-Ville et de Nozay. René d'Illiers, seigneur de Milly, de Yèvres, de Bures, de Francvilliers et de Chavernay était le fils de Louis d'Illiers et de Françoise de Bigars. Son grand-père Florent d'Illiers fut un des compagnons de Jeanne d'Arc et prit par de façon décisive à la libération d'Orléans en 1429.

Nous pouvons estimer que le mariage fut célébré au cours de l'été ou de l'automne 1528 pour la raison suivante. Une quittance du 9 décembre 1528 avec expédition sur parchemin fut donnée par Jaques Charmolue, échangiste du Trésor du Roy, au receveur ordinaire de Paris, de la somme de 1.200 livres tournois pour les droits de rachapts, proffits de fiefs et autres droits seigneuriaux dus sur la terre et seigneurie de Marcoussis, au Roy à cause du mariage de Jeanne de Graville avec René d'Illiers, seigneur de Milly. Ladite terre et seigneurie de Marcoussis mouvant du roy.

 

Quittance du 9 décembre 1528 (expédition sur parchemin).

 

Ainsi, nous voyons l'aveu et dénombrement donné le 21 juin 1529 par Fiacre de Harville à René d'Illiers pour l'arrière-fief du Petit Palaiseau à Gometz-le-Châtel mouvant de la seigneurie de Marcoussis et Gometz. Ce second mariage ne fut pas heureux : Jeanne de Graville se vit forcée de quitter le château de Marcoussis et de se réfugier dans un domaine qui en dépendait, nommé l'hôtel de la Ronce , (en sa maitairie de la Ronce , dit Simon de La Motte ), d'où elle se rendait à pied, pour accomplir ses devoirs religieux, à l'église des pères Célestins.

Elle porta plainte à la Cour du parlement contre son mari, qui fut condamné à restituer le château par provision et trois mille livres de rente sur les revenus (6). Les registres du Parlement nous ont conservé le détail des dissipations de tout genre auxquelles se livrait le seigneur d'Illiers. [Registre du Conseil, année 1527, 9 septembre, 17 octobre]. Quelques détails de cette procédure attestent le peu d'égards qu'il avait pour sa femme : faisant allusion à son excès d'embonpoint, il ne craint pas de la nommer sa josflue et sa masflue. Au mois de juillet 1532, le seigneur d'Illiers mourut et Jeanne retrouva son ancienne liberté.

 

 

La part successorale de Jeanne

Simon de la Motte décrivit le partage des biens de Louis de Graville : « La mort qui fait changer de face à toutes choses ayant éteints et enseveli en la personne de feu Monsieur l'Amiral de Graville l'éclat et la pompe d'une des plus illustres familles devenus héritiers avec les enfants de Madame la vidame, Madame d'Amboise et Madame de Balsac ses filles recueillirent sa succession et partagèrent entre elles et iceux ses grands biens ses terres et seigneuries,…, les seigneuries de Marcoussis, de Nozay, Châtres, Boissy, de la Roue  , de Saint-Yon, et autres fiefs furent des appartenances de Madame d'Amboise  ». Auxquelles, il faut ajouter les seigneuries de Saint-Clair, de Gomets-la-Ville, La Ville-du -Bois, Villejust et Vivers.

Il aura fallu trois ans de discussion pour le règlement de la succession de l'amiral Louis de Graville entre ses héritiers. Suite à la transaction passée le 9 septembre 1518, trois lots sont déterminés avec un revenu de 5.575 livres 10 sols tournois qui font un capital, au denier 50, de 278.775 livres tournois . Une estimation des biens est commencée le 19 octobre 1518 et finie le 9 février 1519 par les deux commissaires nommés à cet effet, ce sont Jean Legrand, bailly de Breaumont-sur-Oise et Guillaume Gaillart, lieutenant de Montereau. Après tirage au sort, le premier lot composé de la terre et seigneurie de Marcoussis, Nozay, La Ville-du -Bois, Fretay et dépendances, est attribué à Jeanne de Graville, «  veuve de Charles Damboise, grand-maître et maréchal de France  ». La prisée du premier lot comprend 19 articles dont l'estimation des droits généraux de la seigneurie. À Marcoussis, les cens comportent :
• 81 livres 6 sols 10 deniers de cens en argent,
• 45 chapons et 14 poules,
• 4 muids 1 septier 4 boisseaux de froment et 2 muids 1 septier 4 boisseaux d'avoine de rente,
• un minot de pois et un minot de fèves
• un pou
rceau.

Nous ne décrirons pas la part successorale de Jeanne de Graville dans tous les détails, toutefois, un intérêt certain peut être trouvé dans le chapitre de la seigneurie de Nozay-La Ville-du-Bois. Outre les biens décrits dans les chroniques spécifiques sur Nozay avec les fermes de Villiers, de La Saussaye , de Pilandry, les immeubles consistaient en 63 arpents 93 perches et demie de bois «  au dessus du village de la Villedubois  », dont 11 arpents au lieu-dit le " sentier ville sablon ", 48 arpents 12 perches au même chantier tenant aux taillis de Saint-Éloy. Plus tard, ces bois porterons le nom de «  Bois de Monsieur  » en l'honneur de Monsieur l'amiral Louis de Graville. Il y avait également 4 arpents 56 perches audit lieu tenant au chemin de Nozay à Rouillon.

En 1518, à Nozay-La Ville-du-Bois, les cens sont évalués à 56 livres 1 sol 6 deniers pite tournois en argent et 7 chapons en nature. Les droits généraux comportent : la ferme des exploits et amende, celle du greffe et clergé de ladite prévôté, la ferme du geôlage, celle des droits de forage et rouage, celle de la voirie, des lods et ventes et le droit d'aubaine.

 

 

Jeanne, dame de Marcoussis

Peu de documents concernent la gestion de la seigneurie de Marcoussis par Jeanne de Graville. Le 30 juin 1521, devant Perrault et son confrère, notaires au Châtelet de Paris, «  une acquisition est faite par Robert Deculant, écuyer, seigneur des Perrons, au profit de Jeanne de Graville, veuve de Messire Georges d'Amboise ( ?) de Messire Pierre de Balsac seigneur d'Entragues et de dame Anne de Graville son épouse, de Marguerite Loys et Jeanne Loys, sœur de Marguerite et femme de Maître André Rousseau, fondée de procuration dudit sieur son mary par acte passé devant Boullet et son confrère, notaires au Châtelet de Paris, du 7 juin 1521, des fiefs ou du fief, terres et seigneuries des bois Comtesse, assis près de Marcoussis, consistant en bois, terres, prés, cens, rentes et autres appartenances et dépendances dudit fief, moyennant la somme de 330 livres tournois, payées comptant par lesdits acheteur  ».

En 1521, devant de Marcouville tabellion à Montlhéry la "très haute et très puissante Dame Jehanne de Graville, dame de Marcoussis, veuve de feu messire Charles d'Amboise, en son vivant chevalier de l'ordre du roy, grand maître et maréchal de France, achète pour elle et ses hoirs à Philippot Rousseau, marchand de vin à Loppigny, se faisant et portant fort de Marguerite Lucas, sa femme, c'est à savoir deux septiers de terre avec ung moullin estant sur iceulx deux septiers de terre, tornant et travaillant estant de présent en bonne nature et valeur, appartent audit vendeur ". Le moulin est en censive de la dame et chargé envers elle de deux sols et six deniers payables le jour de Saint-Rémy. La vente est faite moyennant la somme de cent livres tournois reçus comptant et sans mentionner la paroisse. Au dos du document est écrit: "acquisition du moulin à vent de Marcoussis par dame Jeanne de Graville". Ce moulin sera considéré comme le moulin banal de Marcoussis bien qu'il soit localisé sur Villejust.

Au cours des années 1521-1523, plusieurs baux à cens et à rentes furent donnés à des particuliers. Citons celui du 4 mai 1521, il s'agit d'un bail à cens passé devant Marcouville tabellion à Brière-le-Châtel. "Madame de Graville, veuve de haut et puissant seigneur messire Charles d'Amboise, dame de Marcoussis baiile à Jean Pynoteau une pièce de pré contenant 22 arpents sise au champtier de Beauvayr, paroisse de Marcoussis, tenant d'une part à la chaussée dudit Grand Etang et d'autre part au chemin qui conduit de la chaussée dudit étang, à la chaussée de l'étang du moulin et 6 arpents tant pré que terre tenant au biez de l'étang du moulin, et plusieurs autres maisons et héritages sis en différents lieux dudit Marcoussis, moyennant la somme de 4 sols et 6 deniers parisis de cens annuel et perpétuel par arpents et quatre chapons sur le total, ledit cens payable le jour de Saint-Martin d'hiver. Cet acte sera repris lors de la chronique sur les moulins du Guay.

Un acte d'appel fut passé le 6 mai 1535 devant Gilles le Magier, tabellion à Longjumeau «  par lequel, haute de puissante dame Jeanne de Graville, dame de Marcoussis, ayant été averti, qu'en vertu de lettres royaux et à la requeste de Mr le procureur du Roy, on avoit procédé à la saisie arrest sur 21 à 22 arpents de bois appelé les bois de Forville réunis à Marcoussis pour raison desquels les droits n'avaient pas été payés. Elle alloit se pourvoir et se porter appellante de la ditte saisie au conseil par acte d'appel, attendu que ces bois étoient réunis à la seigneurie dont ils étoient mouvants et non de Montlhéry  ».

Le 19 octobre 1535, un bail à chef cens fut passé devant Coquelin tabellion de la prévôté de Bruyères-le-Châtel... noble homme Jacques de La Rochette , seigneur en partie de Bruyères-le-Châtel à Madame Jeanne de Graville dame de Marcoussis, 6 arpents de terre sçitués et assis au terroir de Bruyères, chantier de la Forest , tenant d'un côté à Mr. de Biscorne, d'autre côté au chemin qui tend de Loppigny à ... et aboutissant d'un bout aux terres du bailleur, chargés de 16 deniers parisis de cens par arpent, soit 1 sol 4 deniers parisis payables sçavoir moitié au jour Saint-Rémy et l'autre moitié à Notre-Dame de mars.

Sept ans, après que Leroux de Lincy ait écrit sa biographie de la duchesse de Bretagne, Malte-Brun publia son Histoire de Marcoussis dont le cinquième chapitre semble avoir été inspiré par la Vie de la reine Anne de Bretagne . Toutefois, l'historiographe de Marcoussis ajoute «  La nef de l'église du prieuré ou de la Magdeleine menaçait ruine ; c'est elle [Jeanne de Graville] qui la fit réparer à ses frais et donna l'ordre que l'on terminât les travaux que son père y avait fait commencer quelque temps avant sa mort. Elle songeait à augmenter l'église de chapelles latérales et d'un bas côté vers le nord ; mais la susceptibilité du prieur de Saint-Vandrille l'en empêcha. Aujourd'hui encore on voit, en dehors de l'église et dépassant le mur latéral donnant sur la place, du côté du nord, les fondations et les amorces de deux des piliers de cette construction inachevée  ». Si certaines assertions semblent vérifiées, la dernière interprétation sur la construction d'un collatéral relève de la fantaisie (cf. la chronique " L'église Sainte—Marie-Madeleine de Marcoussis ").

À la mort de son fils, Jeanne de Graville hérita des seigneuries berrichonnes des seigneurs de Chaumont. Les Coutumes générales et locales du pays et duché de Bourbonnais , furent publiées par Mathieu Auroux des Pommiers (Riom, 1780), lequel énumère les dix-sept châtellenies royales. Sur le procès-verbal de rédaction de la coutume, on voit dans l'ordre de la noblesse convoquée à l'assemblée, Jeanne de Graville, dame de Sagone, Meillant et Charenton (trois communes de l'arrondissement de Saint-Amand-Montrond) apparaît au premier rang.

Dans le contrat de mariage fait le 16 avril 1526 entre Jean de La Baume , seigneur de Chevrainvilliers, bailli de Nemours et demoiselle Geneviève Bierne, il est écrit que la future reçoit en dot «  2.000 et 100 livres tournois de rente, outre la moitié du profit des fiefs dépendants de la terre et seigneurie du Fay [ ?] qui était dû à ses père et mère, à cause de leur seigneurie de Beaux-Moulins, par dame Jeanne de Graville, veuve de messire Charles d'Amboise, vivant chevalier, seigneur de Chaumont, grand-maître et maréchal de France  » ; elle reçut en douaire 60 livres tournois de rente sur Chevrainvilliers.

À propos de Malte-Brun qui semble ignorer le dénouement du procès de Jeanne de Graville avec son mari, l'auteur n'a pas consulté l'abbé Lebeuf qui donne le résultat « … il est parlé fort au long dans les registres du Parlement des plaintes que fit Jeanne Malet de Graville ci-dessus nommée contre René d'Illiers qui dissipoit cette terre et il fut ordonné qu'elle auroit par provision le château et 3.000 livres de rente  ». Cela se passait les 9 septembre et 17 octobre 1527.

Jeanne de Graville mourut en son château de Marcoussis le 18 septembre 1540, et, selon son dernier vœu, son corps fut déposé dans l'église des Célestins, près de celui de sa mère, dans le caveau de sa famille. Son cœur fut porté au couvent de l'Annonciade, à Bourges, près de celui de sa bonne et sainte maîtresse. Elle avait fait beaucoup de bien à cette communauté, entre autres, une fondation pour quinze religieuses. [Hilarion de Coste, Vies et éloges, etc , t. II, p. 17]. À sa mort, ses biens revinrent à ses neveux, les enfants de sa sœur Anne de Graville, Guillaume et Thomas de Balsac qui se disputèrent et engagèrent un procès mémorable (7). Entre les mains de la maison d'Entragues, le château de Marcoussis fut l'objet d'un grand nombre d'embellissements dont on peut voir les détails dans l'ouvrage de l'abbé Lebeuf, et aussi dans le Mercure de France du mois de juin 1742.

Simon de La Motte termine son chapitre sur les filles de l'amiral de Graville en narrant les déconvenues de la dame d'Amboise. «  Cependant ils en vinrent à faire juger leur différend et contestation par le Parlement ; ce seigneur l'appelait " ma jousteuse et mafflue " suivant les termes de ce temps-là de ce beau procès…  ». Selon qu'elle avait ordonné par son testament les pères Célestins reçurent un petit calice d'argent vermeil doré à ses armes qui avec celles de Monsieur son père et de Madame sa dite mère aux ornements de velours rouge parsemés de lettres capitales de leurs noms et surnoms Motet d'Entragues et au tapis au point de Hongrie doré et meslez de sinople dont les parements sont de draps d'or frizés et partie de brocard qu'ils ont donné au monastère de Marcoussis avec d'autres ornements auparavant que l'on eut pavé le chœur de la façon qu'il est ou voyait auprès de la tombe de Madame l'amirale qui a été transportée au pieds de la montée du dortoir ou est écrit «  Cy git Madame Jeanne de Graville femme de haut et puissant seigneur Messire Charles d'Amboise grand maître d'hôpital du Roy amiral de France et général gouverneur de sa majesté en Italie qui décéda à Marcoussis en son château l'an 1540. Priez pour elle  » (8). Et au dessous entre les écussons de Graville, plein et mi-partie de Graville et d'Amboise qui sont trois pals de gueule un champ d'or est écrit «  requiescat in pare ».

Dans son manuscrit, le moine Guillaume Pijart précise « …son cœur repose au couvent des sœurs de l'Annonciade à Bourges, selon qu'elle avoit ordonné par testament du 30 juillet 1540 pardevant Guillaume Bistel tabellion à Marcoussis, lequel n'a eu son effet à nostre esgard pour ce que la messe quotidienne et à perpétuité qu'elle avoit ordonnée n'a esté fondée  ».

À suivre…

 

 

Notes

(1) Le Roux de Lincy, Vie de la reine Anne de Bretagne: femme des rois de France Charles VIII et Louis XII , Vol. 2 (L. Curmer, Paris, 1860) p. 122. Cet auteur commet une faute en écrivant (p. 122) «  L'amiral de Graville avait marié l'aînée de ses filles, nommée Jeanne, à Charles d'Amboise…  ».

(2) C. Romet, Le Collectionneur François-Roger de Gaignières (1642-1715) . Biographie et méthodes de collection Catalogue de ses manuscrits , Thèse de l'Ecole des Chartes soutenue en 2007.

(3) Pour Marcel Françon, Jeanne est la quatrième enfant de Louis Malet sire de Graville.

(4) Au Moyen Âge, un riche vivait en moyenne 10 ans de plus qu'un pauvre. Une épidémie ou la famine pouvait emporter plus des deux tiers des enfants de moins d'un an. Entre deux naissances, les généticiens considère un intervalle de 16 à 18 mois.

(5) L'émancipation met fin à l'incapacité du mineur qui acquiert quasiment les mêmes droits et devoirs que les adultes. Cela concernait essentiellement les filles qui pouvaient se marier avant l'âge nubile.

(6) Malte-Brun ne semble pas avoir pris connaissance de l'arrêt du Parlement puisqu'il dit «  on n'en connaît pas les résultats  ». Aurait-il ignoré le travail de Le Roux de Lincy ?

(7) L'abbé Lebeuf nous explique qu'après Louis de Graville «  fut Dame de Marcoucies Jeanne Malet sa fille qui épousa Charles d'Amboise…  ». Le célèbre historien fait une erreur en disant «  qu'à sa mort, la seigneurie échut à Anne Malet qui épousa Pierre de Balsac  ».

(8) On remarque que le second mari, René d'Illiers est complètement occulté.

 

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