Un mariage aristocratique à Janvry en 1845

Chronique du Vieux Marcoussy --Marcoussis--------------- _----- ------------------------- Novembre 2012

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Extrait d'un livret consacré à ce mariage.

JP. Dagnot

 

 

 

Cette chronique est consacrée à un couple dont l'union sera éphémère et dont l'époux s'exilera aux États-Unis. Le marquis Claude Adolphe Anjorrant est marié Marguerite de la Myre. Ce couple aisé a deux enfants Elizabeth et Catherine. N'ayant pas de descendance mâle le père d'Elizabeth cherche une union dans laquelle il apportera le château de Janvry qu'il vient de restaurer.

 

 

 

Le contrat de mariage

En septembre 1845, devant un notaire parisien est conclu le contrat suivant: Charles du Camboud, vicomte du Coislin, propriétaire demeurant au château de Coislin à Cambon (Loire Inférieure), fils majeur de feu Pierre du Camboud, marquis de Coislin, maréchal de camps, et de défunte Pauline de Collasseau, en son nom d'une part, et Mademoiselle Elizabeth Marie Anjorrant, demeurant chez ses parents à Paris, fille mineure de Claude Adophe Anjorrant et de Marguerite de Lamyre, stipulant pour elle, en présence de leurs parents et amis:
- du côté du
futur, les frères et belle surs... soit une quinzaine de personnes,
- du côté de la future, la branche venan
t de la comtesse d'Esclignac, Lamyre, Lepelletier, Puységur, Viella, Labaume soit 34 personnes.

La grosse erreur commise par les parents de la future, le couple est en communauté de biens, le futur apporte les terres de Coislin, Ranrouet, Guemonet qu'il évalue à 140.000 frs. Les père et mère de la future apportent en dot en avancement de succession,
- une rente de 10.000 frs d'un capital de 300.000 frs,
- le château de Janvry meublé, le parc et ses dépendances,
- la petite ferme avec 165 hectares,
- l'ancien presbytère et son jardin situé le long de l'avenue du château,
- 100 hectares de bois,
- ils s'engagent à loger et nourrir, tant à
Paris qu'à la campagne, les futurs époux et les gens attachés.

Le père à cette occasion va organiser une fête extraordinaire qui est décrite dans le livret suivant.

 

 

Le livret des fêtes villageoises

Ce document possédé par les châtelains actuels décrit deux fêtes successives qui ont eu lieu à Janvry et à Flogny. Nous en donnons le contenu intégral:

Réjouissances villageoises lors d'un mariage

Ma chère enfant,

Ceux qui me connaissent savent que dans toute ma carrière, je n'ai jamais eu le bonheur comparable à celui que m'a causé ton mariage et l'adoption d'un second enfant aussi aimable et aussi bon que Charles de Coislin. Vedr napoli por morir, disent les italiens; assurer ton avenir puis mourir, telle a été ma prière depuis bien des années. Dieu l'a écoutée, il fait plus, il m'accorde, pour jouir de son bienfait, des jours de grâce depuis celui où je lui ai dit Nune dimitter; que Dieu soit béni.

Ils savent aussi que j'ai toujours usé de ressources de mon esprit pour faire bien avec les moindres moyens possible et me rendent cette justice: que je ne manque ni d'activité ni de persévérance.

Dépenser beaucoup d'argent, employer des capacités, ordonner des réunions splendides, c'est à mes yeux l'oeuvre d'un homme qui peut avoir du goût, mais dont, le plus souvent, l'habileté est renfermée dans son coffre-fort.

Ceux qui ont vu Janvry et Flogny à la suite de ton mariage diront aux autres que j'étais seul et que sans la prodigalité, avec l'aide de quelques ouvriers de village et la bonne volonté des paysans qui m'entouraient; j'ai fait partager la vie de famille aux pays d'alentour qui se sont donnés à eux mêmes des fêtes dont la tradition conservera le souvenir.

A deux reprises les apprêts m'ont coûté des veilles et une certaine fatigue du corps et de la tête, et si le succès me les a fait promptement oublier j'en rends grâce d'abord à la brave jeunesse, qui s'est prêtée aux rôles de comparses avec une intelligence et un dévouement des plus gracieux, à quelques amis, à Madame Anjorrant et à ses aimables compagnes qui m'ont si bien secondé par leur intelligence et aussi par leurs mains.

Ceux qui me sont venus en aide aimeront, comme moi, à se rappeler ce que nous avons faits avec quelques pièces d'étoffes, les matériaux les plus vulgaires et des masses de garçons et de filles de campagne. Les notes qui suivent et les images que j'y ai jointe ne seront pas dénuées d'un certain intérêt même par ceux qui ne nous ont pas vus alors, si elles leur offrent une idée de ce qu'étaient au bon vieux tems, dans les provinces, les hommages rendus à certaines familles.

Mariés à Paris le 8 septembre 1845, mes enfans sont partis le même jour pour mon habitation à Janvry. À une lieue la jeunesse de Marcoussis, bannières en tête, les attendait et dans une allocution toute de convenance elle a associé à ses compliments ma belle soeur et ses enfans, rendant ainsi un juste hommage à la mémoire de la comtesse de la Myre, ma belle mère, qui chaque année les visitait et chaque jour pensait a leur être utile.

Avertis par des vedettes avancées, les habitans de Janvry étaient rangés aux abords. Portique en verdure, compliments, bouquet élégant, bruyantes décharges , rien ne fut oublié.

Les fermiers, ouvriers et le service présidé par un vieux garde, transformé ce jour-là en désangiers de village, saluèrent les mariés à leur entrée dans le château.

Un petit souper de famille leur fut donné, les rasades s'échangèrent sans qu'il fut fait abus et déjà s'établissait un commencement d'intimité entre mon nouvel enfan et les fils de mes compagnons d'enfance.

Ce jour-là et le lendemain 9 dans la mâtinée, rien si ce n'est une tribune extérieure joignant les deux pavillons du château, n'indiquait le festival que les affiches avoient annoncé à toute la contrée.

De midi à six heures, les billets d'entrée pour le parc furent distribués à quatre mille personnes arrivant d'un rayon d'au moins quatre lieues à la ronde.

La scène était disposée et tandis que nous dînions et que les aubergistes du lieu vidaient leur dernières futailes, deux cents figurans du village et de plusieurs villages voisins étaient en bon ordre conduits au vestiaire, puis à l'arsenal, où ils recevaient des cartes pour être reconnus, des costumes et des simulacres d'armes. La moitié au moins s'était habillée , armée, montée même selon que je leur avais indiqué pour prendre part aux diverses actions de la série dont j'avais rédigé le programme et fait avec eux plusieurs répétitions à l'avance.

Faire manoeuvrer des navires sur une pelouse, habillés en soldats et conduire à l'attaque et à la défense de jeunes garçons et des filles de village, dresser des groupes de bédouins, des masses pittoresques de paysans, en former un certain nombre à la pantomime était une idée originale, l'exécution en devait être burlesque; et cependant des milliers de témoins peuvent dire comment nous avons représenté l'histoire du capitaine Lelièvre et de Javotte, la cantinière, depuis le tirage en 1830 jusqu'au retour en France , après la défaite de Mazagran.

Cette action était divisée en six tableaux:
1°) Tirage de conscrits et départ, scène burlesque.
2°) Prise d'Alger par l'infanterie et l'artillerie de terre appuyée par la marine qui envoie un vaisseau s'embosser jusque sous la muraille, premier fait d'arme de Lelièvre et de sa prétendue.
3°) Attaque de Mazagran par des nuées de bédouins, défense par le capitaine Lelièvre, ses compagnons et sa fiancée.
4°) Pour remplacer la milice africaine et se consoler du départ de sa fille, Champaubert a organisé avec ses jeunes compagnes une petite marine et des batailles d'infanterie. Il monte avec elles un paquebot pour aller remorquer le vaisseau qui le ramène avec sa prétendue et ses braves frères d'armes.
5°) Marche triomphale des vainqueurs accompagnés par les jeunes miliciens et les villageois; ils ramènent les chevaux et les arabes prisonniers.
6°) Mariage simultané de Lelièvre avec Javotte et des autres, comme aux fiancés avant le départ. Cri général de: vivent les mariés.

Cinq cents rations de pain et de viande et plusieurs milliers de verres de rafraîchissement ont été attribués aux acteurs et aides puis les danses en costumes se sont prolongées jusqu'au jour.

Et au milieu de ce mouvement vraiment extraordinaire de la population, qui aurait amené dans un petit village bien plus de dix mille personnes, si la crainte de ne rien voir ou de manquer d'aliment n'avait fait rétrograder presque tous ceux qui partaient des points éloignés, il n'est pas arrivé le plus petit accident et l'ordre a été tel que, sans qu'il y eut apparence de police, pas un fruit pas une fleur n'ont été détachés, et que deux gendarmes, qui se promenaient à l'extérieur, n'ont eu à assigner dans leur rapport, que le calme le plus parfait dans cette réunion la plus nombreuse à laquelle ils avaient assisté dans le canton.

Le tems magnifique s'est soutenu et les jours suivant les divertissements se sont continués, mais seulement pour les habitans du lieu.

Les toiles de décors furent roulées, les costumes emballés et le tout expédié pour Flogny sans idée fixe sur l'usage que je pourrais en faire.

Madame Anjorrant et moi étions installés en Bourgogne quelques semaines avant que nos enfans pussent y venir. Si nous croyions être aimés dans ce pays les dispositions des habitans nous en ont donné la certitude. Ce sentiment pouvait bien être surexité par ce qu'ils apprenaient de Janvry; une aimable émulation les animait, ils faisaient des apprêts et je n'ai pas cru pouvoir refuser de les aider à donner plus de retentissement à leur démonstration.

Les décors furent restaurés, les machines rajustées, les costumes refaits sur nouvelles tailles, assez bon nombre ajouté, enfin la librette de notre pantomime converti en un programme de fêtes diverses aux diverses heures du jour de l'arrivée. Ainsi je satisfaisais aux voeux et aux convenances de la localité; j'évitais une répétition fade des mêmes choses et j'obéissais à l'exigence de la saison qui bien plus avancée, nécessitait des précautions contre l'éventualité, très présumable, du mauvais tems.

De nouveaux chariots pour les navires furent organisés ainsi que les charpentes de décors tout en fin disposées pour donner de nuit, la scène d'Alger et le défilé qui avaient si bien réussi à Janvry. Mais un bal et un festin en plein air devant être proscrit, je fis dresser une tente bien plus grande que celles qu'on m'offrait de divers points du département; je l'appuyais à un côté du château dont le rez-de-chaussée communiquait avec la salle; un système de charpente aussi solide que simple la séparait d'une galerie où circulait la plèbe curieuse. L'intérieur était tendu, festonné, guirlandé d'assez bon goût, un plancher y fut établi et le tout couvert d'une immense bâche exactement tendue, formée de toile que la marine du canal m'avait offerte. L'éclairage venait en grande partie de l'hôtel de ville de Tonnerre.

 

 

Par la tente j'étais assuré contre l'intempérie de la saison; grâce à Dieu, elle n'a fait que préserver les danseurs de la fraîche rosée pendant la nuit.

Au bout de l'allée qui borde la grand-route j'avais, pour la circonstance, pratiqué une ouverture ornée d'un portique d'ordre renaissance avec cette inscription " Le père à ses enfans".

Sous la seule réserve des mendians et des marchans forains qui restaient en dehors, le parc était ouvert à tout venant et il est impossible de calculer combien de mille personnes y est passé dans le jour et la nuit. Tous ceux qui étaient connus de mes gens et accompagnés de quelqu'un de bienfaisant montaient dans le grand corridor du château qui devenait la première galerie pour le spectacle qu'offrait l'intérieur de la tente.

Après cet exposé des apprêts je vais en donnant le détail, indiquer par des numéros la feuille de dessin où chaque épisode est retracé aussi fidèlement qu'il a été possible.

 

Folio 1

 

Les artilleurs (f° 1k), attendaient sur la grand route aux limites du territoire de la commune; à l'entrée extérieure du parc, les jeunes gens (f° 1d), et les filles de Flogny (f° 1c), sur deux lignes, reçurent à l'arrivée les jeunes époux que deux d'entr'eux avaient invité à descendre de voiture; là, compliments et hommage d'une paire de vases en porcelaine, d'un travail très délicat et d'un fort beau couteau de chasse avec cette inscription "hommage fait par les garçons de Flogny, 1845." Les cadeaux ayant été ensuite placés sur les coussins d'un petit carrosse, vieux meuble de famille restauré pour la circonstance, le cortège se mit en marche (f° 2), les cavaliers et demoiselles se donnant la main par quatre, et à mesure qu'on passait sur la terrasse du parc , les troupes qui s'y trouvaient en bataille et par paroisses avec leurs bannières, formaient leur pelotons et suivaient pour défiler.

 

Folio 2

 

En arrivant au château, la musique, qu'avait très galamment envoyée mon vieil ami le général vicomte de Boislecomte, alors encore colonel du 7° régiment de chasseurs en garnison à Joigny, et les tambours des différentes armes faisant face, le perron se trouva instantanément garni de toute la jeunesse de Flogny; les plus grands par quatre de chaque côté des gradins; les adultes et officiers (f° 1b) les élèves garçons (f° 1c), mousses (f° 1a) sur les parapets, les petites filles ayant avec des jupons au lieu de pantalon, les mêmes uniformes (f° 1e & i) sur les marches encadrant ainsi les groupes de leurs aînés, tandis que les marmots sur de petits chars en ornaient la face.

Je n'hésite pas à le dire, tous ceux qui ont vu ce banquet bleu et blanc guirlandé d'armes et de bannières en ont fait l'éloge.

 

Folio 3.

 

Le défilé (f°3) se fit par pelotons alternés de garçons et de demoiselles dans l'ordre des communes auxquelles ils appartenaient:
1° Pompiers de Flogny et de la Chapelle.
2° Artilleurs (f° 1k) de Flogny.
3° Spahis (f° 1g) de la Chapelle.
4° Zouaves (f° 1f) de Vieille Forest
5° Tirailleurs (f° 1j) garçons et filles de Carizy
6° Chasseurs (f° 1h) garçons et filles de Villiers Vineux.

Après le défilé, tous déposaient armes et havre sac, allaient sous la tente occuper les tables qui leur étaient destinées et, par leurs délégués, en faisaient le service.

 

Folio 4.

 

Comme à Janvry et en dérogeant en cela par précaution aux usagers, le vin était coupé ainsi que j'en avais prévenu, excepté pour les toasts qui furent à l'unisson des nôtres, portés avec une franche cordialité (f°4) .

Puis la nuit venant, les desserts, l'enlèvement des tables et bancs se firent par escouades d'hommes et avec plus d'exactitude qu'on aurait jamais osé l'espérer.

 

Folio 5.

 

Les pelotons reprirent ensuite leurs armes, les pièces furent de nouveau attelées, et tandis que les jeunes filles militaires s'étageaient avec les villageois sur le perron, de l'autre côté du château, les soldats de la fête prenaient leurs positions devant Alger qui fut comme à Janvry, emporté d'assaut à grand bruit de mousquetterie, d'artillerie et à la lueur des bombes de toute couleur, des feux et des flammes de Bengale (f°5).

Garçons, filles et prisonniers renouvelèrent le défilé, puis les armes étant une dernière fois remises, commença le bal (f°6) qui arrosé de liquide non spiritueux, se prolongea fort avant dans la nuit. La foule des curieux se partageait aux abords de la tente, du château et du portique qui, ainsi que la principale allée du parc, était illuminée.

Comme on le pense bien ce festival a occupé les esprits et les journaux de la localité de toutes nuances en ont parlé d'une manière qui doit être citée textuellement.
- Onc, depuis les noces de Gamaches ne s'était vu pareille fête.
- C'était comme une prise de possession d'un pays conquis, non par la force des armes, mais par la puissance de la sympathie qui, des jeunes mariés, a gagné parens amis et populations voisines.
- On est accouru de bien loin pour ce spectacle renouvelé de moeurs antiques et chevaleresques.
- Heureux le tems où le privilège de la naissance et de la fortune s'exerce sur les populations par des réjouissances et des bienfaits.

 

 

La fin du couple

Une année après le couple eut une fille Alexandrine. Malheureusement sa mère décéda en couches. Que fit le marquis? Le marquis Anjorrant cite:
J'ai cru trouver en Charles de Coislin, un véritable fils, qui pendant seize mois a rendu mon Elizabeth heureuse... Veuf trop jeune, il s'est éloigné de nous et de son enfant et s'est laissé entraîné par des hommes pervers, honneur, réputation, il a tout perdu et m'a trompé en me soutirant des traites montant à 200.000 frs, et en manquant à sa foi de gentilhomme, de liquider immédiatement ses affaires, il m'a trompé en vendant ses biens, sur les ressources de sa maison de banque...

De cet état de fait, le domaine de Janvry est mis en vente sans succès. Le vicomte du Coislin reste en France jusqu'en 1859. Suite au décès du marquis qui lui a retiré tous les biens de sa fille, le vicomte s'expatrie dans l'Ohio où il décédera en février 1864.

 

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