Une excursion archéologique à Montlhéry (2)

Chronique du Vieux Marcoussy --Marcoussis--------------- _--------____----------------------- mai 2012

C. Julien

 

Cette chronique est la suite de l'excursion à Montlhéry des membres d'une société savante beauceronne, la Société Dunoise d'Archéologie, Histoire, Sciences et Arts , visite qui eut lieu le 22 Juin 1909 en présence de nombreuses personnalités de Montlhéry dont le maire M. Saintain, M.M. Vallée et Allorge. Nous poursuivons la narration de M. l'abbé Juteau, secrétaire de la société (1).

Sur une carte postale, le texte accompagnant la photographie de Mr Vallée indique : " Monsieur François-Simon Vallée, le doyen des secrétaires de mairies, né dans l'ancienne commune de Vaugirard le 18 février 1817, en fonctions à Montlhéry depuis le mois de septembre 1835 (71 ans de services); est fils d'un officier du génie du premier empire, qui a pris part à la campagne de Russie ".

 

 

L'accueil des Montlhériens

M. Paul Allorge lui-même n'a pas encore fait voir tous les détails qu'il connaît si bien, mais nos estomacs battent la générale ; vite en voiture pour Montlhéry ! Dans quelques instants, à peine un quart d'heure, nous y serons. Qui nous empêche, puisque nous sommes tous des admirateurs passionnés de tout ce qui est beau, qui nous empêche alors d'admirer la belle campagne? Quelle fertilité dans ces champs! Quelle belle ordonnance, inconnue ailleurs, au moins de cette façon !

De prime abord, il semble qu'il ne faudrait pas accoster les habitants de Montlhéry avec des sentiments tant soit peu hostiles, car la nature les a superbement armés pour leur défense. Regardez devant vous, regardez derrière vous, portez l'oeil à droite, tournez l'oeil à gauche, vous voyez s'aligner en tous sens les plants de cent hectares de tomates, que les jardiniers et cultivateurs de Montlhéry, lorsque la saison en est venue, lancent à la journée, avec quelle fiévreuse ardeur et profit, sans doute, sur les marchés de Paris et de Londres. Sur les mêmes marchés roulent également les têtes rebondies de cinquante hectares de choux; des monceaux de trognons entassés à tout bout de champ le témoignent et ajoutent encore un moyen de défense. Je n'ai pas ouï dire qu'on y cultivât les pommes cuites, ce serait le complément. Enfin, quarante à cinquante hectares de poireau occupent le reste du terrain. Est-ce à Montlhéry que nos ministres viennent s'approvisionner ? Pourquoi pas ? En tout cas, il y a bien du mérite agricole à cultiver de pareilles surfaces en légumes.

Nous avons franchi la porte de Paris, nos voitures s'arrêtent devant l'hôtel du Chapeau-Rouge . La toilette n'est pas longue, nous allons nous mettre à table dans l'immense et magnifique salle des noces, lorsque notre cher Président nous annonce l'arrivée de M. Dufour. M. Dufour? mais je le reconnais, sans l'avoir jamais vu. Puisque le style c'est l'homme, les lettres que je conserve de lui précieusement m'ont fait voir sa littérature, révélé son érudition et dévoilé son coeur. Gomme c'est bien lui ! Oh ! l'aimable et superbe homme ! on ne peut dire vieillard, bien qu'il ait entendu sonner ses 82 ans. Pour ceux qui ne le sauraient encore, M. Dufour, c'est le bibliothécaire de la ville de Corbeil. M. Dufour, c'est le secrétaire général de la Société historique et archéologique de Corbeil, d'Étampes et du Hurepoix. M. Dufour, c'est lui qui a fait don, il y a quatre ans, à notre Société Dunoise, du splendide et riche volume de Villeroy, qu'aucune autre Société correspondante n'a reçu. La place de M. Dufour est toute désignée à table, en face de M. le Président. Quel joyeux repas ! Nous sommes servis à souhait ; nos félicitations à notre Trésorier, qui paiera la note.

Selon l'usage antique et solennel, M. le Président, à la fin du repas, dans le langage élégant et distingué qu'on lui connaît, salue avec reconnaissance le vénéré patriarche de la cité de Montlhéry, M. Vallée, toujours resté jeune, et toujours ardent et habile collectionneur ; en félicitant le père, il n'a garde d'oublier le fils, notre si digne et savant conservateur ; il rend hommage à la bonne grâce et à l'intrépidité de M. Dufour, venu de Corbeil, (et il y a loin, à cause des chemins détournés), pour faire honneur à la Société Dunoise qui lui en laisse voir toute sa gratitude ; il remercie chaleureusement l'aimable et habile architecte, M. Paul Allorge, qui, depuis notre arrivée à Saint-Michel, nous pilote avec tant de dévouement et de savoir; il se félicite enfin avec nous de l'heureux commencement de notre promenade, présage d'une satisfaction entière pour le reste de la journée. Nos applaudissements disent à M. Lecesne qu'il a bien traduit nos impressions et nos sentiments. En réponse aux compliments flatteurs et si vrais dont il vient d'être l'objet, le bouillant M. Dufour riposte par des compliments non moins sincères; cependant, là où M. Dufour dut quelque peu forcer la note et dépasser même la mesure, ce fut quand il affirma qu'il était venu de Corbeil pour ajouter à toutes ses connaissances acquises celle du.... secrétaire de la Société Dunoise qui... que.... dont...

etc. Porté en pleine figure, le coup me fit voir trente-six chandelles dans le fond de mon assiette; j'étais tout de même content de voir pour la première fois le bon et trop aimable M. Dufour en chair et en os, et de l'avoir reconnu.

 

 

La visite de Montlhéry

Messieurs, à la tour ! nous crie M. Vallée. En effet, la tour de Montlhéry, ce témoin entêté de plus de huit siècles, va-t-elle attendre toujours nos loisirs ? Oui, dit M. Allorge, car auparavant nous allons jeter un petit coup d'oeil sur le porche-auvent de l'hospice fondé par le roi Louis VII en 1149 et restauré en 1900 sous la direction de M. Selmersheim, architecte des Monuments historiques. Cet auvent donne un cachet original à cette entrée de l'hospice; il est d'une excellente facture et d'une grande élégance; n'était la date historique et authentique qui le justifie, on serait tenté de lui attribuer une longévité moins grande : tout reste jeune à Montlhéry !

L'église à côté de l'hospice n'a rien autre chose de saillant qu'une partie du bas-côté gauche qui dénote le XIIIe siècle. Tout le reste a été modifié dans la suite des temps. M. Vallée nous fait souvenir qu'en fin de novembre 1468, le corps de notre Dunois passa une nuit en cette église avant son transport à Cléry. Un regard maintenant un peu moins rapide à l'Hôtel de Ville, qui se trouve être l'ancien « auditoire » ou Tribunal dans lequel le prévôt rendait la justice. Pour y aller nous traversons une partie de la proprette ville sans avoir à craindre les tomates, car, sur les physionomies des habitants qui se montrent nombreux à notre passage, nous lisons sans hésiter la harangue de Louis Chanceau, curé de Montlhéry, à Philippe d'Anjou, lorsque celui-ci allait, en 1701, pour régner en Espagne sous le nom de Philippe V : « Sire, les habitants de Montlhéry sont charmés de vous voir ici ». Quelle surprise en entrant dans la salle des séances, située au premier étage, de voir, écrite en grandes lettres d'or, sur la muraille, derrière le siège du prévôt, cette sentence qui fait rêver et qui ne serait déplacée nulle part ailleurs : « Meminerit se Deum habere testem ! » Que chacun se souvienne qu'il a Dieu pour témoin ! Honneur à M. le Maire de Montlhéry, le digne M. Saintin, qui ne sait pas renier un passé historique et glorieux ! Prévenu de notre arrivée, M. le Maire a fait ouvrir toutes les portes, mais un rendez-vous nécessaire l'a empêché de nous accueillir lui-même dans son antique et majestueux « auditoire ».

Un peu plus tard, il nous fera l'heureuse surprise de venir à la tour nous apporter ses compliments de bienvenue et recevoir nos hommages reconnaissants, avec nos félicitations pour la belle tenue de sa bonne ville de Montlhéry et la suprême amabilité de ses habitants. Dans la salle de l'Auditoire, M. Paul Allorge a exposé d'avance, sur le bureau, le plan en relief de Montlhéry, qui captive l'attention des connaisseurs ; il développe maintenant toute une riche collection personnelle de gravures, surtout anciennes, de Montlhéry et de sa tour. Il aime et connaît son pays, celui-là ! Quel dommage de ne pouvoir donner que de si courts moments à toutes ces merveilles ! Mais il faut descendre et nous arracher aux sollicitations de notre curiosité, qui n'est pas satisfaite encore. Parvenus dans la cour de l'Auditoire, nous remarquons des communs peu.... communs: ce sont deux tourelles juxtaposées qui servaient de prison pour exécuter les sentences du prévôt ; les portes en sont encore armées de solides verrous et bardées de fer. L'une des tourelles fait office de.... clapier; ils sont même intéressants, les petits museaux de ces placides prisonniers. Que renferme l'autre prison ? M. Richer, avec des desseins moins noirs que blancs, pourtant d'un air d'officier ministériel qu'il est, ouvre la porte et, m'apostrophant : « M. le curé de Saint-Jean? ça vous appartient d'....aller en prison ! (Comme si j'étais, comme si j'avais été, comme si je pouvais être susceptible de.... la chose !) Je m'incline aussitôt sous le linteau surbaissé de la porte, je descends bravement le pas, lorsqu'un cri soudain du geôlier m'arrête sur le seuil : «Prenez garde ! ! » Dois-je avancer, dois-je reculer ? J'attends, essayant de sonder de mes yeux écarquillés la profondeur des ténèbres ; la transition se fait, un petit jour de souffrance (il y en a aussi dans les prisons) laisse filtrer un mince rayon de lumière qui me fait découvrir, suspendues à la voûte, d'immenses toiles d'araignées. Que n'étiez vous dans la prison de l'Auditoire de Montlhéry, au lieu de gémir sous les plombs de Venise, pauvre Silvio Pellico ? Vous eussiez trouvé là de nombreuses compagnes de solitude. Je suis bien en prison, pourtant ! Où est donc la paille humide du cachot ? La terre est nue? Non, dans le fond, j'aperçois un lit, deux peut-être superposés; oui, c'est bien cela, deux lits, étagés l'un sur l'autre, de bouteilles de vin rangées sur une assez large étendue. Ah ! je comprends, les toiles d'araignées pour faire vieillir le vin devant les gourmets invités ! Mon temps de prison est fait ; nos compagnons s'acheminent vers la tour, en les suivant je me pose ce problème ardu :

Si par hasard un habitant de Montlhéry, que dis-je ? un étranger plutôt, ayant fêté avec trop d'éclat la dive bouteille, était amené à l'Auditoire par la maréchaussée, dans quelle prison le mettrait-on méditer sur.... l'instabilité humaine ? Le traiterait-on par l'homéopathie ou l'allopathie ? Heureux pays de Montlhéry qui sait afficher pareille sentence au chevet de son tribunal, et donner pareille cave à son geôlier sans emploi !!!

 

 

Visite de la Tour

La tour, la superbe tour de Montlhéry, la voilà donc ! Nous sommes sur l'emplacement de l'ancien château. On avait au XVIe siècle devant soi, combien c'était grandiose ! Quatre terrasses échelonnées en amphithéâtre, les unes au-dessus des autres. Chacune de ces terrasses formait une enceinte fortifiée d'une même largeur, mais d'une profondeur inégale, à l'exception de la quatrième qui dessinait un pentagone irrégulier, de telle sorte qu'avant d'atteindre la grande tour ou donjon, il fallait franchir quatre enceintes. On reconnaît encore aujourd'hui cette disposition primitive du sol étagé en terrasses successives.

 

 

Un dessin du peintre Rodiggiero exécuté en 1897, reconstitue l'architecture du château de Montlhéry au XIVe siècle. Sans doute inspiré comme l'a été également Gustave Sauler (dessin ci-dessus) par l'une des enluminures des Riches Heures du duc de Berry . Le devise «  Meminerit se Deum habere testem  », qu'il se souvienne qu'il a Dieu pour témoin se lisait au-dessus du siège du prévôt de Montlhéry.

L'abbé Juteau cite alors Malte-Brun « Qu'on essaie de rétablir par la pensée l'antique manoir des sires de Montlhéry dans son état primitif, avec ses quatre enceintes fortifiées, s'étageant les unes au-dessus des autres, ses nombreuses tours, ses ponts-levis, ses herses et son donjon surveillant la campagne à sept lieues à la ronde, on comprendra quelle confiance en leur force, quel orgueil même il devait donner à ses possesseurs; on comprendra les craintes que ses maîtres inspirèrent, aussi bien à la royauté qu'au pauvre marchand qui suivait, sur sa mule, le chemin d'Orléans; on comprendra enfin la renommée dont il jouit pendant tout le Moyen-Age. La famine ou la trahison pouvaient seules avoir raison des défenseurs d'une telle forteresse, et c'est en effet dans ces conditions qu'elle a pu tomber au pouvoir de ceux qui l'assiégeaient » (2).

Qu'un homme au pied de la tour de Montlhéry est de minces proportions ! Car elle mesure 31 mètres de hauteur ; sa plate-forme est à 168 mètres au-dessus du niveau de la mer et à environ 100 mètres au-dessus des plaines environnantes. Elle possède six étages; les deux premiers sont voûtés et de forme hexagonale XIIIe siècle, et les autres sont carrés avec plafonds en charpente XVe siècle. Au niveau du cinquième étage s'avance au dehors une rangée de machicoulis, et à hauteur du premier étage où elle se termine en encorbellement, une tourelle d'escalier, méplate sur la façade nord, est accolée au donjon, desservant les quatre étages supérieurs de la tour.

Qui va s'aventurer à grimper au sommet du donjon ? Mais tous nos excursionnistes; les 93 ans de M. Vallée père lui donnent à lui seul le sage conseil de rester sur la terre ferme. Nous voilà engagés dans l'escalier pris dans l'épaisseur de la muraille à gauche de l'entrée. Oh ! que les marches sont distantes l'une de l'autre ! Nous sommes au premier étage. En traversant la passerelle qui nous conduit à l'escalier de la tourelle, on ne peut s'empêcher de frémir en entendant M. Dufour nous raconter que, dans sa jeunesse, cette passerelle n'existait pas, et qu'un jour d'excursion à Montlhéry il s'était aventuré, les mains accrochées aux anfractuosités de la muraille, et les pieds à peine posés sur les débris de la voûte écroulée, à faire ainsi la moitié du circuit intérieur de la tour ; plusieurs, ajoutait-il, payèrent de leur vie cette suprême imprudence. Nous montons encore, nous montons toujours, nous atteignons la plate-forme, protégés par une ceinture de pierres, de volume respectable, et qui nous donne toute sécurité contre la violence du vent. Oh ! le splendide, l'étonnant panorama ! M. Vallée nous le déroule successivement dans toutes les directions.

Du côté de Paris, nous découvrons la tour Eiffel, le Panthéon, Notre-Dame, le Sacré-Coeur de Montmartre. Vers le sud-est, M. Vallée nous indique le champtier du champ de bataille où Louis XI eut à soutenir le fameux choc des Bourguignons, le 27 juillet 1465. Il nous apprend avec M. Paul Allorge que la tour de Montlhéry est liée avec les plus glorieux souvenirs de la science française : à la détermination du mètre, à celle de la carte d'état-major, à celle de la vitesse du son par le Bureau des Longitudes, et enfin à la vitesse de la lumière. Le 24 avril 1909, deux mois avant notre excursion, le service d'état-major de l'armée y venait faire des expériences de télégraphie sans fil. La tour de Montlhéry a plus de huit siècles d'existence, et sans doute elle bravera longtemps encore les atteintes des ans.

Avant de descendre, M. Vallée, nous montrant la direction d'Arpajon, nous dit qu'en 1720 le pays de Châtre fut érigé en marquisat, et le nom changé en celui de son seigneur, c'est-à-dire : Arpajon. La chose n'allant pas toute seule, et le marquis se plaignant de la confusion, on trouva un moyen ingénieux et frappant, pour opérer en peu de temps la substitution. Notre marquis se promenait dans la campagne environnante, un bâton de soutien à la main et la poche gonflée de pièces d'or. Lorsqu'il rencontrait un manant : « Où vas-tu, mon ami ? Je vais à Châtre. Eh bien ! porte cela à ton père », et il lui assénait une grêle de coups de bâton. « Et toi, manant, d'où viens-tu? Je viens d'Arpajon. C'est bien, mon ami, tiens, voici pour boire à ma santé », et il lui donnait une poignée d'or. De l'un à l'autre ce récit se communiquant facilement, les habitants de Châtre, pour éviter les coups, n'eurent pas besoin d'épuiser la bourse de leur seigneur.

 

 

La visite à l'église de Linas

Les plus sages d'entre nous font remarquer la rapidité des heures qui s'écoulent, et notre programme comporte encore la visite à l'église de Linas. Mais Linas est à la portée de la main, on y touche presque du haut de la tour. Vite nous sommes descendus ; les uns s'engagent par les lacets et les sentiers des champs ; les autres, qui ont à leur tète M. Vallée père, ont pris plus sagement par la porte de Linas. C'était tout près en aéroplane, il nous faut une demi-heure de marche pour être au centre du village.

« Linas a un joli nom et un joli clocher. C'est un joli village dans un joli vallon aux pieds de la tour de Montlhéry » (3). Quels regrets de ne pouvoir visiter cette église qu'avec précipitation ! Son aimable Curé, M. l'abbé Mathurin, nous en fait les honneurs avec un vif plaisir, il la connaît si bien, il l'a restaurée avec tant d'amour et de goût ! Le triplet de l'abside XIIIe siècle, qui symbolise la Trinité , est absolument remarquable.

C'est à rétablir les verrières dans leur état ancien que M. le curé a porté ses soins, au moins pour les fenêtres du milieu où figurent les Apôtres. L'église de Linas est un musée de tableaux, petits, moyens et grands ; ils ne sont pas tous d'égale valeur, cependant plusieurs sont très remarquables. Entre ces derniers, trois surtout se distinguent des autres et par leur sujet et par leur auteur, et même par la place qu'ils occupent maintenant dans le lieu saint, lorsque pendant près de 50 ans ils ont été relégués loin des regards, dans une dépendance de l'église. Ils commémorent trois miracles (?) survenus dans le monastère de Port-Royal de Paris.

Le premier tableau est une copie du chef-d'oeuvre de Philippe de Champaigne, Les Deux Religieuses, qui est une des gloires du Louvre. Le second est un portrait ex-voto de la petite Marguerite Périer, nièce de Pascal, guérie par l'attouchement de la Sainte-Épine. Le troisième représente Claude Baudran, jeune fille de quinze ans, que la même relique avait délivrée d'une tumeur au ventre. Sainte-Beuve a discuté un peu lourdement, dit André Hallays, le miracle de la Sainte-Épine , arrivé d'une manière si opportune. Comment ces épaves de Port-Royal sont-elles venues échouer à Linas ? Les registres de la Fabrique disent que ces tableaux ont été légués à la paroisse en 1842 par M. de Camet de la Bonnardière , gendre de M. Laideguive, janséniste notoire du XVIIIe siècle. La nièce de Pascal est représentée tout de blanc vêtue, dans son costume de novice. Elle est à genoux, le buste droit, les mains cachées sous le grand scapulaire, le visage sérieux, dans une attitude un peu raidie. Devant elle, sur un petit autel recouvert d'une housse rouge à grands dessins, entre deux cierges allumés et posés dans des chandeliers rouges, est placé le reliquaire qui renferme la Sainte-Épine. Au-dessus de l'autel apparaît la grille de la clôture. L'enfant a les joues roses ; sa mine fraîche éclate gentiment, au milieu des voiles blancs, avec un air de bonne santé. Marguerite Périer devait vivre jusqu'à l'âge de 87 ans.

Dans le deuxième tableau, Claude Baudran est représentée exactement dans le même costume et la même attitude que le peintre avait donnés à Marguerite Périer. Le décor est identique. Les seules différences sont les suivantes : le premier tableau est de moindres proportions, et, dans le second, la housse qui enveloppe l'autel est verte au lieu d'être rouge.

Les tableaux de Linas sont-ils des originaux ou des copies ? Quel en est l'auteur? A la première question il est difficile de répondre d'une manière certaine. Néanmoins, André Hallays penche pour des originaux. Si ces deux tableaux sont venus aux mains de M. Camet de la Bonnardière ensemble et dans le même état de conservation, il est probable qu'ils sont les tableaux mêmes de l'église de Port-Royal. Quant à l'auteur, l'embarras est plus grand de répondre. Sans doute Philippe de Champaigne est considéré comme le peintre nécessaire du jansénisme. Mais il y a aussi Mlle Boulogne, il y a Quesnel ! et Quesnel est celui qui a fait le portrait de Pascal commandé par les Périer, les parents de Marguerite. Champaigne excellait à peindre les mains. Dans presque tous ses tableaux, les mains sont placées en évidence. C'était sa virtuosité, dit André Hallays, son divertissement, son péché d'artiste. Il n'y a jamais renoncé. Pourquoi aurait-il donc ici dissimulé sous le scapulaire ces fines et jolies mains d'enfant, au lieu de les joindre dans une pose de prière, ou de les tendre grandes ouvertes pour l'action de grâces ? Attendons qu'une gravure du XVIIe siècle nous tombe sous la main, reproduisant l'un des deux ex-voto et portant la mention : «  Champaigne pinxit ».

Comme cette bonne fortune est de nature à ne pas arriver tout de suite, repartons dare dare à Montlhéry. Criez bien haut, Monsieur le curé de Linas, que le soleil est encore plus haut que nous ne pensons ; attachez vous à nos basques ; nous vous avons dit : « Merci et adieu » ; et, au pas de course, nous voilà rue de la Chapelle , dans le charmant domaine de M. Vallée père. Ayant envers lui des devoirs de politesse et de reconnaissance, nous l'avons gardé pour la bonne bouche, et nous allons visiter son très intéressant musée particulier. Voyez d'abord dans sa courette, scellées aux murs blancs, de curieuses plaques de cheminée à sujets divers. Entrez dans son petit bureau ; déjà M. Lecesne se délecte de la vue des nombreuses et riches monnaies de son médaillier. Suivez au salon : dans la bibliothèque sont placées et étiquetées minutieusement des pièces rarissimes et même uniques, comme bijoux, faïences, ou métal, ou ivoire, etc., etc. Gagnez la salle à manger : une collection d'assiettes révolutionnaires ou antérieures à la Révolution , tapissent les lambris ; abaissez maintenant vos yeux sur la table, et contemplez, rangés avec ordre de bataille le carré de verres et la ligne de bouteilles d'un vin doré sur tranche dont les toiles d'araignées des prisons de l'Auditoire ne viennent point dissimuler la limpidité merveilleuse. Nul ne va fuir le combat, et c'est avec un frémissement joyeux que nous entendons les bouchons détonner avec éclat, que nous écoutons le glougou du nectar qui s'échappe abondant des étroits goulots. Le choc des verres accompagne le toast à M. Vallée, et chacun, grignotant les inséparables gâteaux du crû, savoure avec délices le lait des vieillards de 90 ans. Parcourez le jardin, il n'est pas grand, cependant il s'y trouve un pavillon d'été, un bassin et jet d'eau, des arbustes rares, les fleurs les plus recherchées, c'est en miniature un Jardin des Plantes. Comme tout est frais ! Comme tout est à sa place ! Il est facile de remarquer l'esprit d'ordre de cet homme extraordinaire.

Le bon vin de M. Vallée nous a délié les jambes, nous allons non loin de là faire l'assaut de nos voitures pour le retour à Saint-Michel. De nouveau nous exprimons à M. Vallée et à M. Paul Allorge toute notre vive reconnaissance pour l'accueil si bienveillant dont nous avons été l'objet de leur part, et pour l'intérêt puissant que nous avons pris à admirer par leur fait les curiosités de leur pays. Aussi crions-nous tous dans le fond de nos coeurs : Vive Montlhéry !

Nous allions bientôt atteindre la gare de Saint-Michel, qu'une nuée d'eau et de grêle ouvre ses flancs sur les têtes de nos voyageurs d'impériale ; c'est fini lorsque nous mettons pied à terre.

Les voilà arrivés l'heure de la séparation, le moment des adieux. Partis en petit nombre de Châteaudun, nous allons rentrer plus minces encore ; plusieurs des nôtres veulent prendre le chemin de Paris ; même M. et Mme Lumiere, même M. Gasnier, qui s'y trouve si bien choyé par ses enfants, lesquels lui ont fait l'heureuse surprise de venir le chercher à Saint-Michel ; même M. Lecomte qui, d'ailleurs, se charge de changer toujours l'axiome connu, en celui-ci : « Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne courbe ». A tous nos vieux et jeunes amis de Paris, voire à ceux qui nous lâchent, nous souhaitons bon voyage. Nous redisons au vénéré M. Dufour nos meilleurs sentiments d'affectueux respect avec un joyeux au revoir. Notre train tout haletant nous cueille à la hâte. Tant mieux ! Car, si nous n'étions à la Saint-Jean , nous nous surprendrions à grelotter. M. le chanoine Sainsot, très modestement discret, quoique très disert, se confine dans son petit coin et reprend son livre du matin ; il lui faut toujours semblable compagnon de voyage ; c'est avantageux, dit-on, pour son repos personnel et celui du prochain, dont on ne peut médire.

Quand je serai chanoine, je ferai comme M. le chanoine. En attendant, ayant la bonne fortune de me trouver à côté du sympathique M. Fouquet, ancien maire de Loigny-la-Bataille, je le lance dans le récit de la guerre de 1870, et lui et moi y prenons un tel intérêt que, ne nous croyant pas encore à Dourdan, nous étions déjà à Voves ; car le bon M. Sainsot plie bagage, nous serre la main et va sauter dans le train de Chartres. Le fil et le charme de la narration n'en sont pas rompus : je serais allé à Tours avec M. Fouquet.

Châteaudun, Châteaudun, tout le monde descend ! Il ne fallait rien que cela pour refouler toute envie de continuer. Dans la pénombre (il est 9 heures du soir) on se salue, on se donne une dernière étreinte, on se souhaite bonne nuit, et on s'éparpille. Tantôt, je criais avec mes compagnons enthousiasmés : Vive Montlhéry ! Maintenant je soupire : Vive mon Saint-Jean !

 

 

Notes

(1) Ch. Juteau, curé de Saint-Jean, in Bulletin de la Société Dunoise d'Archéologie, Histoire, Sciences et Arts , tome XII (Libr. Guillaumin, Chateaudun, 1913) pp. 53-68. La Société Dunoise d'archéologie, histoire, sciences et arts a été fondée en 1864.

(2) Malte-Brun, Montlhéry, son château et ses seigneurs (1870).

(3) Cette phrase et les renseignements qui suivent sont tirés de l'ouvrage de André Hallays: Le Pèlerinage de Port-Royal , 1909.

 

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