Le détournement des eaux de l'Yvette (4)

Chronique du Vieux Marcoussy ------------------------------------- _----------------------- ------ Juillet 2011

C. Julien

 

 

Cette chronique est la quatrième partie consacrée à l'histoire du projet du détournement du cours de l'Yvette pour alimenter Paris en eau potable. Cette fois nous évoquons plusieurs aspects de cette aventure dont l'estimation du nivellement des moulins sur l'Yvette, l'analyse chimique de l'eau par deux académiciens et le rapport sur le projet de l'Yvette dans le cahier de «  Paris entre les Murs  » de 1789.

 

 

Les Eaux du Roi

Une des plus graves difficultés de l'administration municipale de Paris a toujours été d'alimenter en eau potable le service privé des habitants [en 1887 la quantité d'eau par tête d'habitant devait être 100 litres]. Jusqu'à la fin du XVe siècle, les fontaines publiques n'étaient encore qu'au nombre de seize, toutes situées sur la rive droite. L'ensemble des fontaines avait le nom : les Eaux du Roi . En 1606, Henri IV voulant rendre aux habitants les eaux confisquées par les maisons royales, approuva le projet de la pompe de la samaritaine présenté par un Flamand nommé Jean Limlaer. La reine Marie de Médicis exécuta le projet de réparation et d'agrandissement de l'aqueduc d'Arcueil établi par les Romains pour desservir les sources de Rungis et d'Arcueil pour desservir les quartiers de la rive gauche. En 1670, une nouvelle machine fut établie au Pont Notre-Dame. En 1778, une Compagnie des eaux de Paris fut chargée d'établir des pompes à feu à Chaillot et au Gros-Caillou.

À la moindre sécheresse toutes ces machines hydrauliques, tous ces petits aqueducs ne fournissaient plus qu'un volume d'eau insignifiant, et, au XVIIIe siècle, De Parcicux, abordant hardiment le problème, conçut le projet de dériver les eaux de l'Yvette an moyen d'un canal maçonné, et découvert pour alimenter le quartier de l'Observatoire. Ce projet fut malheureusement abandonné par suite du mauvais état des finances de la Ville , mais il fut repris plus tard et complété. Le 3 novembre 1787, un tracé modifié par M. Defer fut approuvé par un arrêt du Conseil d'État et une société fut formée au capital de 5.760.000 livres divisé en 4.800 actions de 1.200 livres chacune; mais ces travaux, à peine commencés furent interdits par le Conseil d'État à la suite des plaintes des teinturiers, mégissiers et tanneurs de la Bièvre.

 

 

Le nivellement des moulins

La rivière d'Yvette, qui a ses sources entre Versailles et Rambouillet, qui passe par Dampierre, Chevreuse, Lonjumeau, et tombe dans la rivière d'Orge un peu au-dessus de Juvisy, est la seule dans les environs de Paris qui, donnant une abondante quantité d'eau, puisse aisément y être amenée, à une hauteur suffisante, et les eaux sont de très bonne qualité, comme on le verra ci-après. Cette rivière peut être prise à Vaugien, entre Chevreuse et Gif, après qu'elle a reçu les eaux de deux petites gorges voisines (1).

Cette eau, avant de tomber fur les roues de deux moulins qui sont à Vaugien, l'un à côté de l'autre, et qu'elle fait aller à la fois presqu'en tout temps sans écluser, cette eau, dis-je, est de seize pieds plus élevée que le bouillon d'arrivée des eaux d'Arcueil , près de l'Observatoire, non compris la pente qui la fait couler de moulin en moulin, depuis Vaugien jusqu'à Paris; ce que j'ai reconnu , en rapportant l'un et l'autre au sol de l'église de Notre-Dame.

« Cela fait, je partis pour aller mesurer avec soin les chutes des moulins et quelques pentes perdues, à l'embouchure de l'Orge dans la Seine , entre la rivière d'Orge et le moulin de Petit-Vaux, et au pont de Fourcheroles jusqu'au moulin de Lozère, et je trouvais comme suit. «  Chute des moulins et de quelques pentes rapides non employées depuis Vaugien jusqu'à la Seine , mesurées les 5, 6 et 7 septembre 1762, l'eau étant ces jours-là à 3 pieds 4 pouces au Pont-Royal  ».

•  au moulin de Mons, y compris la pente perdue jusqu'à la Seine , qui étoit alors fort basse, perte faite à dessein, afin que la roue ne soit pas noyée quand le Seine est à sa moyenne hauteur, 11 pieds 6 pouces ,

•  au moulin d'Athis, 3 pieds 6 pouces ,

•  au moulin de Juvisi, 2 pieds 6 pouces ,

•  au moulin de Savigny, 3 pieds 8 pouces ,

•  partie de la pente perdue entre l'embouchure de l'Yvette dans l'orge et le moulin de Petit-Vaux, 2 pieds 2 pouces ,

•  au moulin de Petit-Vaux, 5 pieds 10 pouces ,

•  au moulin de Gravigny, 5 pieds 4 pouces ,

•  au moulin de Chilli, 4 pieds 3 pouces ,

•  au moulin de Lonjumeau, un peu au dessus du bourg, 5 pieds 1 pouce ,

•  au moulin de Sceaux-lès-Chartreux, 5 pieds 6 pouces ,

•  au moulin de la Bretèche , entre Champlan et Palaiseau, 9 pieds 7 pouces ,

•  pente perdue au pont de Fourcheroles, et à deux passages au-dessus entre les aulnes, 2 pieds 9 pouces ,

•  au moulin de Lozère, y compris la pente perdue jusqu'après le coude qui est au-dessus, 8 pieds 2 pouces ,

•  petite retenue vis-à-vis d'Orsay, 6 pouces ,

•  au moulin de l'Aunay quand il est arrêté, 5 pieds 2 pouces , car on trouve moins quand il va, à cause d'un grand détour que fait faire à l'eau le jardin d'Orsay,

•  au petit moulin de Bures, 4 pieds 8 pouces ,

•  au grand moulin de Bures, 5 pieds 5 pouces ,

•  au moulin de l'abbaye de Gif, 6 pieds 7 pouces ,

•  au moulin de Jommeron, 4 pieds 8 pouces ,

•  au moulin de Courcelles, 5 pieds ,

•  aux moulinx de Vaugien, 9 pieds 8 pouces .

Des 111 pieds 5 pouces , somme des chutes des moulins et des pentes non employées pour les moulins, ôtant les 27 pieds 8 pouces dont le sol de Notre-Dame étoit plus élevé que la Seine , reste 83 pieds 9 pouces , dont l'eau de l'Yvette, avant de tomber fur les roues des moulins de Vaugien, est plus haute que le sol de Notre-Dame, non compris, comme on l'a déjà remarqué, la pente qui la fait couler, de moulin en moulin, depuis Vaugien jusqu'au pont de l'Hôtel-Dieu, par un chemin de plus de 30.000 toiles de long.

 

 

Dans le recueil des Ponts et Chaussées de l'an XI, l'auteur rapporte les difficultés de la meunerie causées par les différents projets d'amenées des eaux à Paris et notamment le projet de dérivation du citoyen Gauthey, inspecteur général des ponts et chaussées (2).

« Il n'est pas douteux qu'en faisant venir à Paris la plus grande partie des eaux de la Bièvre , de l'Yvette, de l'Orge, de la Juine et de l'Essonne, on diminuera beaucoup le produit des moulins que font mouvoir ces rivières : cependant comme il n'est pas nécessaire de faire venir à Paris une aussi grande quantité d'eau que celle que fournirait ces rivières en été, ce ne sera que pendant ce tems que plusieurs moulins chômeraient absolument. Il y aurait toujours urne quantité d'eau surabondante qui les ferait tourner, et sur-tout la plupart de; ceux qui sont placés beaucoup au-dessus des prises d'eau, tels que ceux d'Essonne, etc., ne diminueraient pas considérablement de valeur ».

« Mais si l'on fait venir à Paris une quantité d'eau assez considérable, pour que les fontaines n'en absorbent pas la moitié , l'autre partie pourra être employée à former des courants d'eau qui se rendront à la Seine par différentes chutes, depuis Villejuif, en employant 5.000 pouces à ces courants, pour en former des usines de différentes espèces, par des chutes de deux mètres de hauteur chacune. On pourrait former d'une part, 11 chutes, et de l'autre 15. La dépense d'eau d'un moulin ordinaire à farine , étant évaluée à 1.000 pouces , avec de pareilles chutes on aurait à chacune deux ou trois roues, et en tout environ 66 usines qui nuiraient aux moulins placés sur les rivières que ces dérivations intercepteraient, et dont il faudra indemniser les propriétaires; mais il n'est pas douteux que ces usines interceptées étant transportées à Paris, ne fussent d'un produit bien plus grand, et ne fussent infiniment plus avantageuses qu'étant disséminées au loin de la capitale. On pourrait, avec ces secours d'eau, former une quantité de manufactures de toutes espèces, qui diminueraient la main-d'oeuvre et apporteraient à Paris une industrie qui n'y existé pas par défaut de moteurs, que l'on aurait alors avec abondance ».

 

 

L'analyse chimique des eaux de l'Yvette

Avant de donner la leçon de chimie pour l'analyse des eaux de l'Yvette, nous donnons la description des eaux de la Bièvre à Paris. « La rive gauche de la rivière est encore bien pire, et on le concevra aisément, si on se représente que tous les égouts de la partie méridionale de Paris tombent dans la Seine , dans Paris même ou au-dessus, par la rivière des Gobelins, dans laquelle le rendent les égouts de toute espèce, sans en rien excepter, de Bicêtre et de l'Hôpital, ceux des faubourgs Saint-Jacques, Saint-Marcel et Saint-Victor, lesquels joints à tout ce que cette rivière reçoit des blanchisseuses dont son cours est couvert depuis et compris le Clos-Payen jusqu'au Pont-aux-tripes, et à tout ce que les teinturiers, mégissiers, tanneurs, amidonniers, brasseurs et autres ouvriers y jettent, la rendent indispensablement la plus vilaine et la plus dégoûtante qu'on puisse imaginer ».

L'examen chimique de l'eau de la rivière d'Yvette fut effectué par deux éminents savants Messieurs Hellot et Macquer, membres de l'Académie Royale des Sciences. Voici leur rapport donné à Paris, le 31 décembre 1762. «  Monsieur Deparcieux, notre confrère, nous ayant priés de soumettre de l'eau de la rivière d'Yvette à toutes les expériences et épreuves de chimie, nécessaires pour reconnoître et pour constater le degré de pureté des eaux, nous avons fait sur cette eau les observations et expériences suivantes, en prenant toujours pour comparaison l'eau de la rivière de Seine, prise à Paris et filtrée  ».

I. L' eau de la rivière d'Yvette, non filtrée, telle qu'elle a été puisée et mise dans une bouteille neuve et bien rincée d'abord avec la même eau, étoit claire, limpide et sans couleur, comme celle de la Seine filtrée; en la regardant attentivement en opposition avec la lumière, on y voyoit néanmoins de petits corps étrangers flottans, comme il y en a dans toutes les eaux qui coulent en plein air, lorsqu'elles n'ont point été filtrées.

II. Ayant goûté de l'eau de l'Yvette, nous avons remarqué qu'elle avoit une saveur sensible d'eau de marais; on verra par la fuite des expériences, que cette faveur est accidentelle, étrangère à cette eau, qu'elle se dissipe et qu'on peut l'en garantir.

III. Nous avons empli d'eau de Seine, une fiole qui contient juste une once d'eau distillée, et nous l'avons pesée très-exactement. L'eau de l'Yvette a été pesée avec la même exactitude dans cette fiole, et ces deux eaux, comparées à l'eau distillée, nous ont paru avoir l'une et l'autre la même pesanteur spécifique; s'il y avoit de la différence, elle sembloit être plutôt à l'avantage de l'eau de l'Yvette, qui paroissoit un peu plus légère.

IV. Vingt gouttes de dissolution d'argent fin par l'esprit de nitre, versées dans un grand verre d'eau de l'Yvette, l'ont rendue blanche et laiteuse ; il s'est formé ensuite un dépôt ou précipité blanc-grenu. L'expérience correspondante faite sur l'eau de Seine, a occasionné le même dépôt et en même quantité; sur quoi il faut observer que la dissolution d'argent par l'esprit de nitre, forme le même précipité dans toutes les eaux qui contiennent de la sélénite ou quelqu'autre sel vitriolique, par le transport de l'acide vitriolique sur l'argent, et qu'il n'y a presque que l'eau de pluie ou de neige, ou l'eau distillée, qui ne contiennent point quelques parties de semblables matières séléniteuses : au reste, ce précipite étoit parfaitement blanc, ce qui prouve que l'eau de l'Yvette ne contient aucuns principes sulfureux ou inflammables, sans quoi le précipité de la présente expérience auroit été gris-brun ou noirâtre.

V. Vingt gouttes de dissolution de mercure par l'esprit de nitre, versées dans un grand verre de l'eau de l'Yvette, l'ont troublée et y ont formé un dépôt ou précipité jaune, couleur de citron : ce dépôt est un turbith minéral, formé par le transport de l'acide vitriolique de la sélénite de cette eau sur le mercure. L'expérience correspondante, faite sur l'eau de la Seine , y a occasionné le même dépôt et en même quantité; il faut faire sur la présente expérience les mêmes observations que sur la précédente.

VI. Nous avons versé quarante gouttes de dissolution d'alkali fixe, bien filtrée, dans un verre de l'eau de l'Yvette, cette eau s'est troublée, et en vingt-quatre heures il s'y est déposé un précipité blanc terreux. La même expérience, faite sur l'eau de la Seine , a présenté un résultat semblable: ce dépôt est la partie terreuse de la sélénite que contiennent l'une et l'autre de ces eaux, mais en fort petite quantité.

VII. L'alkali volatil du sel ammoniac, appliqué à l'eau de l'Yvette et à l'eau de la Seine , a produit dans l'une et dans l'autre un léger dépôt blanc terreux; ces deux dépôts paroissoient en même quantité , et il ne s'est développé dans cette épreuve aucune couleur bleue, ce qui prouve que ces eaux ne contiennent point de parties cuivreuses.

VIII. L' eau de chaux première ou forte, n'a rien fait de sensible dans l'eau de l'Yvette, non plus que dans l'eau de la Seine.

IX. Vingt gouttes de dissolution de sublimé corrosif n'ont occasionné aucun changement sensible dans l'eau de l'Yvette, non plus que dans l'eau de la Seine , ce qui prouve que ces eaux ne contiennent point de matières alkalines libres, du moins en quantité sensible.

X. Nous ayons mêlé environ une once de l'eau de l'Yvette dans quatre onces d'esprit-de-vin très-rectifié, et il n'a paru dans l'espace de vingt-quatre heures, aucun dépôt ni cristallisation; d'où l'on peut conclure que cette eau ne contient aucun des sels dont l'esprit-de-vin peut procurer la cristallisation, et que la sélénite que cette eau contient, ainsi que celle de la Seine , est en trop petite quantité pour devenir sensible dans cette expérience.

XI. Deux tranches minces de noix-de-galle épineuses, posées sur la surface d'un verre de cette eau, ne s'y sont précipitées qu'au bout de trente heures, et pendant ce temps l'eau n'a pris aucune teinte rouge, bleue ou noire; donc elle ne donne nul indice de fer.

XII. La lessive d'alkali, saurée de la matière colorante ou inflammable du bleu de Prusse, mêlée dans cette eau, n'y a occasionné dans l'espace de trois jours aucune forte de précipité, tout est demeuré parfaitement clair et limpide: donc cette eau ne contient aucune espèce de sel métallique; car cette liqueur, qui ne peut décomposer aucun sel à base terreuse, décompose tous les sels à base métallique, et rend sensible leur partie métallique en la faisant précipiter

XIII. L'eau de l'Yvette, mêlée avec le sirop violât et avec la teinture de Tournesol, n'a occasionné aucun changement à leurs couleurs : donc elle ne contient point d'acides ni d'alkalis libres.

XIV. Les acides vitriolique, nitreux et marin n'ont produit aucun changement dans cette eau, non plus que dans celle de la Seine.

XV. L'eau de l'Yvette a dissout exactement, sans former aucun dépôt, ni crème, ni caillé, du savon blanc de Marseille, raclé très-mince, comme le fait l'eau de la Seine.

XVI. Quatre livres de cette eau, évaporées jusqu'à siccité dans une bassine d'argent, n'ont laissé qu'un résidu terreux ou plutôt séléniteux, trop petit pour pouvoir être recueilli et pesé. L'expérience correspondante fur l'eau de la Seine a présenté un résidu semblable et en même quantité, autant qu'on en peut juger par estimation.

XVII. On a exposé de l'eau de l'Yvette à l'air libre, distribuée dans plusieurs verres, pendant huit jours, et on en a goûté de deux en deux jours; sa faveur d'eau de marais a diminué insensiblement, et enfin s'est entièrement perdue. On a fait bouillir un instant de cette eau dans un vaisseau d'argent découvert, et après qu'elle a été refroidie, on l'a trouvée sans aucune saveur étrangère, et entièrement semblable à cet égard à l'eau de la Seine , bien pure et bien propre. On a exposé de cette même eau à la gelée sur une fenêtre au nord, dans un vase de porcelaine découvert, elle a été gelée de l 'épaisseur d'un pouce dans sa partie supérieure; le lendemain au matin la portion de l'eau qui n'étoit point gelée n'avoit plus absolument aucune saveur: il en a été de même de la portion gelée, après qu'elle a été dégelée lentement.

En conclusion, il résulte de toutes les expériences dont on vient de faire le détail, que l'eau de la rivière d'Yvette ne contient aucunes substances sulfureuses ou inflammables, aucun acide ni alkali libres, aucunes parties ferrugineuse, cuivreuses, ni métalliques, de quelque espèce qu'elles soient. Que cette même eau ne contient aucune autre matière qu'un peu de sélénite, en quantité fort petite, et pareille à celle que contiennent l'eau de la Seine et les eaux dé presque toutes les autres rivières et sources potables, et qu'on emploie partout à tous les usages de la vie. Que la saveur d'eau de marais, que nous avons observée dans l'eau de l'Yvette nouvellement puisée et enfermée tout de suite dans des bouteilles, est accidentelle, étrangère à cette eau, et qu'elle ne lui est nullement inhérente, puisque cette faveur se dissipe entièrement par la chaleur, par le froid, par la simple exposition à l'air : que cette saveur , qu'on observe dans l'eau de toutes les petites rivières bordées d'arbres et sur lesquelles il y a des bâtardeaux pour des moulins, ne peut être attribuée qu'à la stagnation de l'eau dans ces bâtardeaux sur des vases, et singulièrement aux feuilles des arbres qui tombent dans ces rivières, et aux herbes marécageuses qui peuvent y croître; que par conséquent il est facile, en détruisant ces causes, d'empêcher que l'eau de la rivière d'Yvette ne contracte une pareille faveur: Qu'enfin en prenant les précautions que M. Deparcieux propose dans son Mémoire, pour faire couler et pour conserver cette eau dans le degré de pureté qu'elle a naturellement, elle doit être mise dans la classe des eaux courantes de rivière, très-saines et très-bonnes à boire.

 

Le canal des rivières d'Orge, d'Yvette et autres que l'oit propose de conduire à Paris, pour être partagé en deux branches, avec réservoir et bassin pour ports et gares, dans les quartiers des faubourgs Saint-Marceau, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Saint-Germain-des-Prés, tel qu'il est figuré au plan.

 

 

Le cahier de Paris entre les Murs

Dans le cahier des vux particuliers des habitants de la prévôté et vicomté de Paris entre les Murs, un mémoire concerne les voiries, ce qui prouve que la capitale n'avait rien gagné en propreté et salubrité, régulièrement assurées par une entreprise privilégiée suivant le système imposé par le lieutenant général de police Lenoir. En outre de la Ferme générale et de l'affaire des boues, une autre question, celle du canal de l'Yvette, provoqua une action collective de la part des habitants de la banlieue de Paris et eut un très grand retentissement dans les assemblées électorales. Voici la partie du cahier qui nous intéresse (3).

Un savant des plus estimés, de Parcieux, et un ingénieur célèbre, Perronnet, avaient conçu le projet de conduire la petite rivière de l'Yvette jusqu'à l'Observatoire, afin de fournir à la capitale de l'eau facile à distribuer dans tous les endroits publics et privés. Mais l'exécution de ce projet avait été abandonnée à cause de la dépense, évaluée à 7 millions 800,000 livres . Vers 1783, un entrepreneur très actif, Defer de la Nouerre , présenta un plan de réalisation, d'après lequel la dépense pourrait, affirmait-il, se réduire à un million. Il s'adressa à Monsieur, frère du Roi, qui habitait le palais du Luxembourg, offrant «de procurer à son jardin les plus belles eaux possible, et, après le remboursement rapide des avances, d'employer les bénéfices à former des établissements capables d'annoncer les sentiments de grandeur et de bienveillance qui animaient Son Altesse». Monsieur, durant une année entière, s'intéressa aux études préliminaires, mais finalement refusa de subventionner Defer, ne voulant pas dit-il «se faire marchand d'eau». L'entrepreneur forma une société financière, et organisa auprès d'Arcueil une opération de détournement de la rivière qui, en présence de l'intendant de Paris, réussit. Puis, de haute influence, il enleva un arrêt du Conseil d'État du Roi, lui accordant « le privilège d'entreprendre, à ses risque, péril et fortune, la construction d'un canal et tous les travaux accessoires nécessaires à l'effet d'amener à Paris, vers l'Observatoire, les eaux de l'Yvette, de la Bièvre et des ruisseaux y affluant». (3 novembre 1787.)

Les travaux commencèrent en 1788. Mais une opposition violente se produisit dans toutes les paroisses riveraines. Le syndic municipal de Verrières, Vitalis de Migneaux, en son nom propre et au nom des habitants de cette commune, de ceux aussi de Verrières, entama une action judiciaire contre l'arrêt du Conseil. Par arrêt, rendu en la Grand'Chambre , le 7 février 1789, la Cour de Parlement reçut cette intervention, et fit itératives défenses au sieur Defer, se disant entrepreneur du canal de l'Yvette, ainsi qu'à tous ses ouvriers de continuer les travaux sous tel prétexte que ce fût, à peine de prison, autorisant les syndics en exercice à la conservation des eaux de la rivière de Bièvre, dite des Gobelins, à faire réparer les anciennes berges de ladite rivière, endommagées par les travaux dudit Defer, même à combler les excavations et fouilles par lui faites et à remettre dans son ancien cours ladite rivière, ainsi que toutes les sources, fontaines et ruisseaux y affluant; autorisant lesdits syndics, habitants de Verrières et d'Antony, et le sieur Vitalis, pour sûreté de toute indemnité, dommages et dépens, à former opposition sur les 400.000 livres déposées par ledit Defer; enjoignant au sieur Vallet de Villeneuve, receveur et trésorier de la Ville de viser lesdites oppositions, à peine d'en être garant et responsable en son propre et privé nom».

Le procès restait pendant au moment où étaient convoquées les assemblées électorales. Toutes les paroisses riveraines de l'Yvette et de la Bièvre insérèrent dans leurs cahiers des protestations plus ou moins développées contre le «dangereux et désastreux» projet Defer.

Antony annexa à ses doléances de très véhémentes Observations pour les propriétaires et intéressés à la conservation des eaux de la rivière de Bièvre, dite des Gobelins, signées par trois syndics « représentant le faubourg Saint-Marcel », avec les pouvoirs des propriétaires riverains, parmi lesquels se trouvaient les Chapitres de Notre-Dame et de Saint-Marcel, le séminaire de Saint-Sulpice, les municipalités de Verrières, d'Antony, etc., les principaux maîtres tanneurs, mégissiers et teinturiers de Paris.

«Le sieur Defer, y était-il dit, croit qu'il n'y a qu'à s'emparer de la Bièvre , qu'à la détourner à Amblainvilliers, qu'à en priver six ou sept lieues de pays qu'elle arrose et parcourt, seize moulins qu'elle fait mouvoir, des manufactures qu'elle alimente, enfin le faubourg Saint-Marcel qu'elle vivifie, dont elle est l'âme et le soutien, et les intéressés de ce faubourg qui en sont les propriétaires incommutables.

«Cette assertion n'est pas, comme celle du sieur Defer, fondée sur l'élan d'une imagination exaltée; elle a pour base l'autorité du Roi, celle du Conseil, et celle des lois du royaume: un édit de 1567, des arrêts de 1671, 1672, qui en ordonnent l'exécution ; des arrêts du Conseil de 1672 et 1673, dictés par Colbert, des lettres patentes vérifiées et enregistrées au Parlement, en novembre de la même année 1673.

«Quel est le voeu de tous ces Règlements qui font la loi à ceux mêmes qui les ont rendus et vérifiés? Quel était leur objet? D'écarter les mégissiers, les tanneurs, les teinturiers et autres, du centre de la Ville de Paris, et de leur donner, en même temps, un asile fixe et commode dans un faubourg où, jouissant des privilèges de bourgeois de Paris, ils pussent faire fleurir des branches de commerce, dont on sentait toute l'importance. Pour cela il fallait trouver un local. Ce fut le faubourg Saint-Marcel qui fut choisi, et la propriété de la rivière de Bièvre leur fut concédée par le gouvernement, avec autorisation la plus ample et la plus étendue, pour conserver non seulement les eaux, mais encore pour recueillir toutes celles y affluantes.

«Les tanneurs, teinturiers et mégissiers, ensuite formés en corps d'intéressés avec trois syndics, pris dans chacune des communautés, ont joui, pendant des siècles, de toute la faveur, de toute la protection du gouvernement, qui s'est occupé, par un arrêt de 1732, de faire un règlement qui, les mettant à l'abri de tous troubles, pousse la précaution et la prévoyance jusqu'au point de défendre, sous les plus grandes peines, de détourner les sources affluantes à cette rivière, sous tels prétextes que ce puisse être : preuve non équivoque de l'importance que le gouvernement lui-même a toujours mise à la conservation et augmentation du cours ordinaire de cette rivière.

«Des dépenses énormes, toujours à la charge des intéressés, ont été la suite de cette autorisation. Que n'ont pas coûté les sources qui affluent à la rivière de Bièvre, pour être recueillies, et pour en obtenir le cours qu'elles ont aujourd'hui! Que ne coûtent pas annuellement les frais des gardes qui y sont établies, des curages qu'il faut répéter chaque année, pour que le cours de cette rivière ne soit pas obstrué par le limon que ses eaux savonneuses et marécageuses déposent dans le fond de son lit !

«Toutes ces dépenses ne se comparent pas encore avec les établissements qui existent au faubourg Saint-Marcel. Toutes les maisons y sont construites pour les différents commerces. Sans la rivière, tous ces édifices deviennent des corps décharnés et stériles pour leurs propriétaires et pour l'État.

«Trente mille hommes y habitent, y vivent, parce qu'ils y travaillent, y consomment, y payent, et font valoir les droits du Roi. L'industrie s'y perpétue et s'y régénère sans cesse. C'est sous les auspices de la bonne foi publique que ce tout s'est formé. C'est sous l'égide de la loi que tous ces paisibles citoyens vivent et travaillent en sécurité, et tout cela serait un fantôme qui s'éclipserait pour céder la place à un projet dont les avantages futiles pour le public n'en présentent de réels que pour le spéculateur !

«Pour une si odieuse spéculation de finance on dépouillerait de vrais propriétaires, on ruinerait un faubourg entier, trente mille de ses habitants, toutes les branches d'un commerce immense; on ruinerait la Manufacture royale des Gobelins, et toutes les autres ; seize moulins à farine qui approvisionnent Paris et ses environs; on perdrait les prairies, les plus belles propriétés, qui sont arrosées et vivifiées par les eaux delà Bièvre, dans son cours actuel, pour les jeter dans un canal qui, par une déperdition perpétuelle, dégraderait des propriétés non moins précieuses !

«Ce serait pour favoriser une entreprise de cette nature qu'on exposerait des villages entiers, deux faubourgs immenses de Paris, à être détruits dans leurs fondements par les eaux qui les dégraderaient, et feraient forcément crouler les édifices énormes qui sont supportés par les piliers des carrières, par ceux des rues, que tout le monde sait être creusées et se prolonger jusqu'au centre de ces deux vastes faubourgs !

Le gouvernement qui n'avait pas cessé de protéger l'entrepreneur Defer, malgré l'arrêt du Parlement du 7 février, finit par s'émouvoir de ces Observations particulières. Mais il s'y prit; trop tard pour empêcher l'éclat des protestations électorales; les Cahiers étaient remis aux électeurs par les paroisses et par les districts intéressés, quand fut publié et approuvé, le 15 avril, l'arrêt du Conseil d'État du Roi, en date du 11, qui suspendait les travaux du canal de l'Yvette et ordonnait une enquête nouvelle.

Cette enquête était confiée précisément au plus influent des premiers approbateurs du projet Defer, l'intendant de Paris, Bertier. L'entrepreneur continuait à adresser des mémoires aux ministres; en renvoyant le dernier à l'intendant, le secrétaire d'État Laurent de Villedeuil, écrivait le 17 juin « qu'il approuvait les précautions par lui prises pour se mettre en état de statuer sur les différentes demandes contenues dans ce mémoire, et qu'il s'en rapportait entièrement à sa sagesse pour prononcer sur tout ce qu'il jugerait convenable dans cette affaire ».

 

 

Les pavés de la vallée de l'Yvette

Un sujet connexe au détournement des eaux de l'Yvette est le transport des pavés de grès extrait dans la vallée au XVIIIe siècle, principalement à Orsay, Lozère et Palaiseau (4) . Il est probable que les premières roches mises en exploitation furent celtes que l'on trouvait, en grand nombre, près de Fontainebleau et qui étaient presque toutes à découvert. Les pavés qu'elles produisaient étaient amenés à Paris, sans beaucoup de frais, en descendant le cours de la Seine. Cependant , le règlement de 1415 nous apprend qu'il en venait d'autres que l'on faisait arriver également par eau, en remontant cette rivière; ils devaient provenir des environs de Pontoise. D'après le même règlement, il en venait aussi par terre, que l'on mettait en dépôt à la barrière Saint-Jacques. Ces derniers étaient, sans doute, fabriqués près de Palaiseau, dans la vallée de la petite rivière de l'Yvette. Les carrières de grés situées vers ces trois différents points ont effectivement servi à approvisionner la capitale pendant des siècles (5).

Il existait dans la vallée de l'Yvette plusieurs bancs de grès durs d'où les entrepreneurs tiraient autrefois une grande partie de leurs approvisionnements. Le bail passé le 21 février 1720 au profit du sieur Pierre Rivoy, maître paveur conjointement avec le sieur Jean Giffart, bourgeois de Paris, leur indiquait particulièrement ceux de Palaiseau, Saulx-les-Chartreux et Orsay. Le 29 avril 1738, Pierre Outrequin et sa femme Marie-Louise Legay se firent adjuger l'entreprise des pavés à raison de 293.000 livres par an. On faisait venir annuellement 150 grands milliers de pavés extraits à Palaiseau. Le 30 juin 1767, le sieur Pénot-Lombard succéda à la veuve Outrequin. Les entrepreneurs de Paris s'établirent en 1756 sur celui de Lozert et y étaient encore en 1790.

Les grés de celle vallée ont toujours été considérés comme étant d'une excellente qualité; mais les bancs variaient de hauteur et se trouvaient souvent couverts d'une épaisse couche de terre ou de pierre meulière qui en rendait l'exploitation dispendieuse. Les pavés qu'ils fournissaient se taillaient mieux que ceux des environs de Pontoise ; cependant il leur arrivait quelquefois d'avoir, ainsi que ces derniers, leurs parements un peu gauches. À cet inconvénient près, ils faisaient un bon usage. Les arrivages s'en opéraient par les cultivateurs du pays, quand les travaux des champs ne donnaient pas. Une charrette attelée de trois chevaux n'en portait guère plus de 120 et faisait rarement deux voyages par jour; aussi, fallait-il beaucoup de temps pour en réunir une certaine provision.

Des expériences faites sur les pavés en usage à Paris ont démontré que leur dureté est en raison directe de leur pesanteur spécifique; les plus résistants pesaient à sec 2.544 kilogrammes , le mètre cube, et les plus friables 2.390. Le poids de l'eau qu'ils absorbent est, au contraire, en raison inverse de leur dureté; pendant une immersion de 21 heures, il était presque nul pour les pavés durs d'Orsay, tandis qu'il s'élevait jusqu'à 58 kilogrammes par mètre cube, pour les grés tendres des environs de Fontainebleau.

En parlant de son projet de canal de l'Yvette, l'ingénieur des Ponts et Chaussées dit «  Je ne trouvai d'autres difficultés, dans l'examen de ce projet, que beaucoup de gros blocs de grès le long de la côte de l'Yvette, depuis Vaugien jusqu'à Palaiseau, qui se trouveront dans le chemin du canal; et le passage de la montagne qui est entre Palaiseau et Massi, pour passer de la vallée de l'Yvette à:celle de la Bièvre. Mais en considérant qu'un très grand nombre d'ouvriers gagnent leur vie et celle de leur famille à casser des grès pour en faire des pavés, qu'on les casse et qu'on les taille pour la bâtisse des maisons, on verra que la dépense employée à casser ceux qu'on ne pourra pas éviter n'en fera pas une soit qu'on en fasse des pavés, vu que l'Entrepreneur du pavé de Paris en tire beaucoup de ce côté-là, soit qu'on les emploie à la bâtisse du canal et des ponceaux qu'il faudra faire aux endroits dès chemins  ».

 

 

Notes

*Que le lecteur ne s'étonne ni de l'orthographe, ni de la syntaxe, puisque nous donnons les textes dans leur forme originale.

(1) B.-A. Houard, Recueil polytechnique des ponts et chaussées, canaux de navigation, ports maritimes, desséchemens des marais, agriculture, manufactures, arts mécaniques et des constructions civiles de France en général , tome 1er (chez Goeury, Paris, an XI).

(2) Mémoires de Mathématiques et de Physique de l'Académie des Sciences (Impr. Royale, Paris, 1764).

(3) C.-L. Chassin, Les élections et les cahiers de Paris en 1789 , tome IV (chez Charles Noblet, Paris, 1889).

(4) S. Dupain, Notice historique sur le pavé de Paris, depuis Philippe-Auguste jusqu'à nos jours (C. de Mourges, Paris, 1881).

(5) En 1825, on évaluait à 600 millions le nombre de parés que la vallée de l'Yvette pourrait encore produire, ce qui suffirait, pensait-on, pour les besoins de Paris pendant 100 ans.

 

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